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29 novembre 2015

T'es cop ou t'es pas cop (de comprendre la proba de 3 degrés de réchauffement)?

Quizz: le Botswana est surnommé:

  1. la ferme de l'Afrique 
  2. la Suisse de l'Afrique 
Il ne pleut presque jamais au Botswana, seulement 1% du territoire est cultivable. L'eau est tellement vénérée que le drapeau est bleu, que la monnaie "Pula" signifie "pluie" et que lorsqu'on pense à des lendemains radieux, on pense à des pluies torrentielles. Pour preuve, en 1966 au moment de l'indépendance le président Seretse Khama s'est écrié "let there be rain!" (Lynas, 2007). Alors, sans surprise, le Botswana n'est pas connu pour son agriculture mais pour ses diamants et pour son système bancaire, l'un des "meilleurs" d'Afrique.
Avec quelques degrés de plus à l'échelle du monde de nombreux pays vont souffrir de sécheresse et tous ne pourront pas être des paradis fiscaux (ou trouver des diamants). Soyons clair, 2 degrés, soit l'objectif de la COP21, c'est un climat hostile mais ça reste vivable (enfin pas partout...). Mais peut-on véritablement viser et atteindre précisément 2 degrés? Ne devrait-on pas plutôt avoir des objectifs sur des instruments (harmonisation de taxe, réglementation, marché CO2)? Le problème avec cet objectif de 2 degrés, c'est que la marge d'incertitude est grande, le réchauffement pourrait être bien plus élevé avec le même niveau estimé de pollution. Ces 2-3-4 degrés sont calculés par rapport aux émissions de gaz à effet de serre. Suivant ces émissions (dépendantes donc d'hypothèses sur le PIB, les technologies, le commerce etc) on calcule des probabilités de hausse de températures, en 2100 on devrait être à 700 ppm et en conséquence le scénario de 3 degrés est le plus probable (voir graphique ci-dessous extrait de Wagner et Weitzman, 2015). Mais notez qu'il y à au moins 10% de (mal)chance qu'avec ce même niveau d'émission on tape dans les 6 degrés de réchauffement! Si on fait plus que 700 ppm, la proba des 6 degrés augmente, elle passe à presque 20% avec 800 ppm. 

Il est peu probable qu'on laisse la terre se réchauffer à une telle température (quoique...). Six degrés c'est un come back au crétacé qui n'est pas vraiment connu pour son abondance en mammifères, alors même avec des progrès techniques (notamment agricoles) la vie risque d'être très très difficile. 
Source: Soulcié dans Télérama

Hélas, la COP21 ne sera pas un moment historique dans cette direction, discuter du degré de réchauffement, c'est forcément lancer un faux débat. Il vaudrait mieux débattre de la croissance continu des énergies que nous consommons pour des usages parfois bien futile. 

F.C.

Pour aller plus loin, lire l'excellent post sur le blog de l'afse de K Schubert "COP21, prix du carbone, quoi de neuf ?" ainsi que ses références, dont notamment l'article de Nordhaus "Climate Clubs: Overcoming Free-riding in International Climate Policy" et celui de Weitzman "Internalizing the Climate Externality:Can a Uniform Price Commitment Help?" (très facile à lire).

Biblio du post
  • Lynas, Six Degrees, our Future on a Hotter Planet, Harper-Collins.
  • Wagner et Weitzman (2015), Climate Shock, the Economic Consequences of a Hotter Planet. Princeton U Press.

22 novembre 2015

Terrorisme et chasse aux sorcières

Ce qui vient de se passer à Paris est une horrible illustration de la facilité à tuer de l'Etat Islamique (EI). Déclarer l'état d'urgence pour un temps limité, renforcer les moyens de notre armée et intervenir plus massivement contre l'EI semblent être des politiques nécessaires (ceci dit j'ai des doutes) compte tenu des morts et du traumatisme causé. Certaines personnes dans mon entourage me disent avoir peur, les provinciaux révisent leurs déplacements vers la capitale, et certains amis parisiens parlent de précipiter leur déménagement de Paris... C'est fou. Pourquoi céder à la psychose? Les psy utilisent le concept d'heuristique de la disponibilité pour expliquer ce comportement irrationnel mais commun (voir Thaler et Sunstein, 2008). Les individus ont tendance à prendre des décisions en fonction de la facilité qu'ils ont à penser de tels événements. Plus l'événement est saillant et accessibles, plus le biais est fort.

Les morts spectaculaires et récentes augmentent  les estimations de probabilité d’occurrence de morts similaires de façons excessives. Le biais de disponibilité permet ainsi d'expliquer plusieurs comportements économiques face au risque, comme par exemple les souscriptions à diverses assurances (excessives après des catastrophes naturelles, insuffisantes en leurs absences).

Rappelons donc une évidence rassurante, la probabilité de mourir d'un attentat terroriste reste excessivement faible. La peur est irrationnelle et la connaissance des probabilités n'a jamais rassurée les anxieux, il n'empêche que l'hystérie collective ne peut que favoriser des politiques sécuritaires que nous pourrions regretter un jour.

L'ouvrage de "Chasing Ghosts, the Policing of Terrorism" de Mueller et Steward est de ce point de vue éclairant, les auteurs détaillent les dépenses hallucinantes de l'Etat américain suite aux attaques du 11 septembre. L'ouvrage présente des situations qui ressemblent à celles que nous vivons aujourd'hui avec une montée de discours anxiogènes qui justifient toutes les dépenses. On n'en fini plus de compter les dollars et le nombre de personnes employées, 115 milliards en tout chaque année avec 12 000 agents du FBI exclusivement dévoués à la lutte anti-terroriste, 35 000 employés à la tristement célèbre NSA et 150 000 personnes pour "prévenir les attaques" au DHS.

Les auteurs évaluent les politiques antiterrorismes de différentes manières. La première consiste à évaluer le coût de la politique menée par vie sauvée. Avec un calcul de coin de table, considérant que la vie d'un américain vaut 7,5 millions de dollars, ils évaluent que la lutte antiterroriste (115 milliards) aurait due sauver 16 000 personnes. Or même si les politiques antiterroristes ont sauvé des vies, il est peu probable qu'elles en aient sauvé autant. Bien sûr, on peut considérer qu'une vie n'a pas de prix (il manque des considérations éthiques dans ces analyses), et que ce genre de calcul est amoral mais c'est pourtant un calcul qui est fait très régulièrement par les autorités publiques (e.g. dans les secteurs de la santé, des transports etc, voir le rapport Quinet qui évalue la valeur d'une vie française à 3 millions)... et puis surtout il faut se poser la question de savoir si cet argent alloué différemment ne permettrait pas de mieux lutter contre la radicalisation.

Les auteurs réalisent ensuite des analyses coûts/bénéfices qui sont aussi très discutables (le vrai pb est comment améliorer ces analyses) mais l'ouvrage a le mérite de poser des questions économiques totalement occultées ces temps-ci. Ne dépensons pas l'argent public simplement pour nous rassurer. Évitons des dépenses inutiles dans une comédie sécuritaire sans effets réels et évaluons sérieusement les politiques qui sont mises en place pour les abandonner rapidement et définitivement si elles n'ont qu'un effet placebo.

De ce point vue je signale l'appel du CNRS sur des recherches analysant le terrorisme, qui suscite quelques débats chez nos collègues des autres disciplines, mais qui ne devrait pas en poser en économie tant il semble logique, compte tenu de nos outils et objets d'études, d'évaluer quels sont les coûts d'opportunité de l'argent alloué et qu'elles sont les politiques les plus efficaces pour lutter contre le terrorisme. 

16 octobre 2015

Angus Deaton, Almost Ideal Nobel Prize


Source: The Economist
Angus Deaton a obtenu le Nobel cette année et il nous a semblé intéressant de confronter nos points de vue sur ce prix, en effet nous n'avons pas lu le même Deaton. J'ai surtout lu une partie de ses travaux sur la consommation et sur le bien-être, alors qu'Elisa a une connaissance plus approfondie de ses articles et ouvrages sur la pauvreté. On vous propose donc deux billets, dont voici le premier sur conso et bien-être, le prochain sera sur l'économie du développement (ici).

Micro de la conso

Lorsqu'on a un cours de micro un peu avancée à faire, le Deaton et Muellbauer (1980) est une référence incontournable. L'originalité de ce bouquin est de se focaliser sur la consommation, toutes les bases sont rappelées de la demande marshallienne à la demande hicksienne, avec une mise en perspective des travaux empiriques analysant la conso. L'ouvrage met ainsi en avant le travail de Deaton et Muellbauer (1980, AER) sur leur modèle d'Almost Ideal Demand System. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais je vous invite à lire le post de Dave Giles qui utilise R pour estimer les élasticités de la demande de différents biens en utilisant justement ce modèle. On peut ainsi voir comment le prix du vin est influencé par le prix des bières, analyser si le vin est un bien de luxe etc. Mais le gros intérêt du modèle, est qu'il permet d'estimer un système de demande en faisant sauter l'hypothèse de maximisation:

"if maximizing behavior is not assumed but it is simply held that demands are continuous functions of the budget and of prices, then the AIDS demand functions (8) (without the restrictions (11) and (12)) can still provide a first-order approximation". DM (AER, p. 315)

C'est la raison pour laquelle il est "almost ideal" ce système et c'est aussi la raison pour laquelle j'aurais espéré qu'il soit un peu célébré.
Je souhaite aussi insister sur le fait que ce modèle est toujours utile pour la recherche actuelle. Par exemple en éco inter, où les chercheurs ont énormément travaillé sur l'offre (Ricardo expliquait le commerce par les avantages en termes de coûts de production liés aux technologies, HOS en termes de dotation de facteur, Krugman, Brander en terme de concurrence imparfaite...), le côté demande a été négligé. La plupart du temps, les auteurs prennent une fonction d'utilité à élasticité de substitution constante (CES) et s'occupent d'améliorer l'offre (e.g. Melitz). A l'inverse avec un modèle AIDS, les élasticités de substitution peuvent être variables. Le commerce (ou son absence) s'explique ainsi de façon plus fine en prenant en compte un élément important des choix de conso des individus. Voir Feenstra (2003, 2009), Fèmènia et Gohin (2009) et Novy (2010) pour de telles extensions. De plus, que dire de l’homothétie des préférences d'une CES qui contraint les chercheurs a ne considérer que les biens normaux? Deaton (1992, p. 9) n'y va pas par 4 chemins:

"The supposition that there are neither luxuries nor necessities contradicts both common sense and more than an hundred years of empirical research" Deaton (1992, p. 9)

Cette phrase pourrait être une réponse au philosophe Michel Onfray qui n'a qu'un siècle de retard en confondant Angus Deaton et Ernst Engel (1821-1896):



C'est dommage, car les travaux de Deaton intéressent justement les philosophes qui se donnent la peine de les lire, car ils touchent à un domaine hautement philosophique: le bonheur.

Bien-être et enquêtes

Comment comparer la situation d'individus qui ont des préférences différentes. Dès 1979, Deaton propose une solution à cette question en définissant une fonction de distance monétaire à un référentiel qui serait le même pour tous. Il a ainsi participé à cette littérature sur le revenu équivalent qui après avoir été éclipsé des analyses de choix social, reprend une place importante depuis une dizaine d'années pour analyser le bien être des individus. Voir sur ce point l'ouvrage "Au delà du PIB" de Didier Blanchet et Marc Fleurbaey.

Passant de la théorie à la pratique, Deaton (2008) a été à la fois utilisateur et critique sur les travaux d'enquête qui vise à demander aux gens de mesurer leur niveau de bien-être (sur une échelle allant par exemple de 1 à 10). Il montre que le "bien-être" mesuré par ces enquêtes est corrélé au revenu mais pas à la santé (y compris lorsque des maladies graves telles que le SIDA sont prises en compte) et ce résultat lui semble (à juste titre de mon point de vue) très douteux, il en conclut:

"Neither life satisfaction nor health satisfaction can be taken as reliable indicators of population well-being, if only because neither adequately reflects objective conditions of health". 

Dans la même veine, Deaton (2011) étudiant les effets de la crise de 2008 sur le moral des américains note que le "bien-être" mesuré par ces enquêtes a tendance à diminuer lorsque cette question est précédée par une question de politique... Ceci montre la volatilité des réponses suivant le contexte dans lequel se place les agents lorsqu'ils répondent. Cela n'a rien de révolutionnaire (j'imagine avec horreur un nouvel Onfray basé sur mon texte) et représente simplement une illustration supplémentaire de connaissances que nous devons à la socio et à la psycho, mais il est rassurant de voir que le Nobel ait été décerné à un type qui, suffisamment intéressé par l'avis (et la vie) des gens, n'hésite pas à utiliser ces enquêtes pour en déceler les problèmes et en extraire l'analyse la plus juste possible.

Enfin Deaton plus que quiconque s'est posé la question de savoir comment comparer au niveau international la situation d'individus qui consomment des biens différents (voir Deaton (2010, AER) et Deaton et Heston (2010, AEJ)).

Deaton (2009) est aussi connu pour sa critique des "randomista" qui ont envahi la Banque Mondiale et l'ensemble des institutions travaillant sur le développement. De mon point de vue cette critique n'est rien par rapport à celles portées par les chefs de file de ce mouvement (voir notamment de nombreux écrits d'Esther Duflo), elle est simplement une indication que l'on peut aussi faire de l'économie du dev différemment, un peu à l'ancienne en estimant un modèle pour pouvoir ensuite faire des simulations (Elisa développera cette critique dans son prochain post ici).

Conclusion

Habituellement nous n'écrivons pas sur les nobels, la presse et d'autres blogs font ce boulot et dans l'ensemble c'est plutôt bien. Comme toujours nos blogs préférés ont été irréprochables. Deux heures après l'annonce du Nobel, A. Delaigue avait déjà fait le job, Martin Anota s'est mis à la traduction de la note technique du comité, le Captain' avait des super super réponses, Dave Giles faisait tourner R, Chris Blattman nous racontait quelques savoureuses anecdotes et Fine Theorem était plus que fine, com d'hab. Mais côté presse, nous avons été vraiment déçu. L'article le plus mauvais est venu du Figaro qui n'explique à aucun moment les travaux de Deaton... et puis c'est vraiment limité comme info, illustration (avec "homme blanc aux yeux bleus"):


S'il est incontestablement problématique que le portrait robot soit si facilement identifiable, on pourrait attendre d'un journal de qualité (?) qu'il soit moins caricatural et qu'il se pose des questions allant au delà du Nobel qui n'est que le reflet du passé de notre profession.
Il est effectivement désespérant que notre profession soit systématiquement tournée vers quelques grandes fac américaines et quelques grandes revues (américaines aussi), il est aussi fort dommageable que les individus élevés au rang de super-star soit souvent des hommes enseignants aux Etats-Unis, mais il y aussi une vie à côté de cette tendance dominante et je crois que les choses évoluent dans le bon sens (alors certes pas assez vite). Pour conclure on doit vous avouer que, toutes choses n'étant hélas pas égales par ailleurs, Angus Deaton est bien notre Almost Ideal lauréat.

Sans vergogne, piquons à A Delaigue son excellent disclamer:

et surenchérissons avec du Krugman:

"Oh, and cue the usual complaints that this isn’t a “real” Nobel. Hey, this is just a prize given by a bunch of Swedes, as opposed to the other prizes, which are given out by, um, bunches of Swedes."


F. Candau



Biblio (en vrac et non exhaustive, c'est un blog!)

  • Deaton A. 1979, The distance function in consumer behaviour with applications to index numbers and optimal taxation, Review of Economic Studies 46: 391—405.
  • Deaton, A. 1992. Understanding Consumption. New York: Oxford University Press.
  • Deaton A. 2008, Income, health, and well-being around the world: Evidence from the Gallup World Poll, Journal of Economic Perspectives 22: 53-72.
  • Deaton A. 2010, “Price indexes, inequality, and the measurement of world poverty, ”American Economic Review 100: 5–34.
  • Deaton A. 2011, “The fi…nancial crisis and the well-being of Americans,” Oxford Economic Papers.
  • Deaton A., A. Heston 2010, “Understanding PPPs and PPP-based National Accounts,”American Economic Journal: Macroeconomics 2: 1–35.
  • Deaton A., J. Muellbauer 1980, Economics and consumer behaviour, Cambridge.
  • Feenstra, R. 2003. A Homothetic Utility Function for Monopolistic Competition Models, Without Constant Price Elasticity, Economic Letters 78, 79-86.
  • Feenstra, R. 2009. Measuring the Gains from Trade under Monopolistic Competition, Presented as a "State of the Art" lecture to the Canadian Economics Association.
  • Féménia, F. Gohin,A. 2009. Estimating censored and non homothetic demand systems: the generalized maximum entropy approach, WP SMART - LERECO 200912, INRA UMR SMART
  • Novy, D. 2010.a, International Trade without CES: Estimating Translog Gravity, CESifo Working Paper

10 juillet 2015

Fuite carbone et commerce


Le brouillard ?
Nous venons enfin de terminer la révision de notre article sur les havres de pollution et la corruption! Le message de notre article est simple, les normes environnementales en Europe ont entraîné des délocalisations de firmes polluantes vers des pays ou elles peuvent polluer plus librement (les havres de pollution). Prosaïquement, c'est l'observation des fuites de carbone de l'Europe. Ces délocalisations se sont de plus dirigées vers les pays où la corruption permettait d'influencer les normes environnementales (c'est ce qu'on appelle les paradis de la corruption).
Pour un économiste lambda, il n'y a là rien de révolutionnaire, les firmes maximisent leurs profits en se délocalisant, point barre. Pour un économiste en économie internationale, il y a cependant un résultat contrariant: nous montrons que les délocalisations sont d'autant plus fortes que les pays sont fortement intégrés commercialement. De là à supposer que l'intégration en favorisant les délocalisations des firmes polluantes, augmente les pollutions il n'y a qu'un pas. Or, cela ne cadre pas avec les théories d'économie internationale qui rejettent cet argument et affirment que l'ouverture est bénéfique pour l'environnement (nous en avions fait un post détaillé ici il y a déjà 2 ans qui est toujours d'actualité). La remarquable étude de  De Sousa, Hering et Poncet qui est sortie hier confirme ce résultat pour les émissions de SO2 en Chine.
Ce résultat est-il en opposition avec le notre? Pas vraiment, les auteurs montrent même que ce sont justement les IDE qui ont permis de diminuer les émissions de SO2 en Chine. Le fait que ces firmes aient des technologies plus avancées, expliquent en partie ces progrès. En caricaturant un peu on pourrait dire que nous présentons deux facettes d'un même phénomène, nous montrons que les firmes polluantes quittent l'Europe pour des pays où elles peuvent polluer plus ou moins librement (dont la Chine) et De Sousa et al. montrent que ces firmes multinationales polluantes sont moins polluantes que les locales, ce qui est loin d'être un exploit compte tenu des techniques de production dans ces pays...
La question qui reste ouverte est contre-factuelle, si ces firmes étaient restées en Europe où elles auraient encore moins polluées du fait des normes plus restrictives, comment aurait évolué les pollutions? Les échanges (polluants) Chine-Europe auraient-ils été aussi importants? On peut penser que les choses auraient-été bien pires... ou pas... faîtes tourner les modèles, tout dépendra de vos hypothèses et en particulier de la substituabilité entre capital et flux commerciaux. Anderson (2005) est limpide sur ce point lorsqu'il critique le modèle HOS utilisé par Copeland et Taylor:

"The Copeland and Taylor model is one in which capital fl ows and trade fl ows are substitutes, although there are respectable models in which the two are complements. In a world of complementarity, Green pessimism may well be more warranted. If FDI fl ows to take advantage of lower abatement cost, and if FDI is stimulated by trade liberalization, the factor proportions model mechanism that locates polluting industries in the rich North is reversed "

Dans notre article nous utilisons justement ce type de modèle alternatif et respectable à bien des égards (basé sur Fujita et Thisse, 2006). A partir du moment où les agents ont une préférence pour la diversité, il y a tout lieu de penser que l'intégration commerciale entraînera un afflux toujours plus massif de cadeaux "Made in ..." sous le sapin de noël pour peu qu'ils soient produits sous rendements croissants dans des pays aux normes environnementales et sociales plus basses.

Mais il y a une raison encore plus fondamentale qui explique pourquoi le commerce international peut être néfaste en terme de pollution: les transports. Aucune, je dis bien AUCUNE des études qui affirment benoîtement que le commerce a un effet favorable sur l'environnement ne prennent en compte la pollution liée aux transports. Quel est l'impact de l'intensification des échanges en termes de pollution si on prend en compte les différents modes de transport? La question est ardue, elle nécessite un immense effort d'analyse de données et un bon paquet d'hypothèses. En économie internationale, depuis déjà pas mal d'années lorsqu'un tel défi se présente, il faut se tourner vers David Hummels. Voici donc une partie de l'abstract du seul papier qui prend en compte les transports:

"We collect extensive data on worldwide trade by transportation mode and use this to provide detailed comparisons of the greenhouse gas emissions associated with output versus international transportation of traded goods. International transport is responsible for 33 percent of world-wide trade-related emissions, and over 75 percent of emissions for major manufacturing categories."

Ooooh waiiit, 75%!!! et les transports sont omis de toutes les équations expliquant les émissions par les secteurs industriels, ça craint! Lisez l'article, vous verrez que les auteurs sont prudents, mais qu'ils sont tout de même inquiets sur les échanges longue distance (style USA-Chine).

Pour conclure, merci à tous ceux qui ont discuté (S Bertoli, A Bouët, P-Ph Combes, M Crozet, J de Sousa, C Gaigné, M Goujon, J Le Cacheux, S Rey, F Robert-Nicoud, F-C Wolff)
et téléchargé (notamment la trentaine d'anonymes d'hier) ou encore RT/FAV (adelaigue, annenat, martin_anota, remibaz, robertJRElliott, tradediversion, xmolenat) notre Pollution Haven and Corruption Paradise, cet article représente de longs mois d'effort à viser l'excellence, à lutter contre nous même pour en sortir le meilleur (thèse d'Elisa + mon HDR) donc plus il sera lu et moins nous aurons la sensation d'un effort vain. Les fuites carbone dans les havres de pollution aux institutions douteuses ne sont pas une curiosité théorique, elles sont bien réelles, nous les avons clairement identifiées sur notre échantillon.

Lisez aussi l'article de De Sousa, Hering et Poncet, le titre "Has trade openness reduced pollution in China?" est une poupée russe vous invitant à la lecture, leur propos ne concernent pas toutes les pollutions, mais uniquement le SO2, ce qui rend leur résultat beaucoup moins discutable que pour les autres pollutions et au vue de leur rigueur sans aucun doute vérifié.

15 avril 2015

The Californian water on the boil

Guest blogger: we have invited Charles Regnacq to write a post on the drought in California and to our great pleasure he has accepted. Charles Regnacq is a Ph-D student at U. Pau (CATT). Last year he was a visiting scholar at U.C., Riverside (Water Science and Policy Center). He currently works on water markets in California and on transaction costs of the institutional transition toward a sustainable use of water.

On April the 1st, the Californian department of water resources announced that the snowpack in the Sierra Nevada (an important source of water for the State in the next months) is at its lowest level ever measured: only 5% of the normal at this date [1]. 

This fact among others confirms that the singular drought period of the past three years in California is not over but instead is reinforcing. As exceptional event calls for exceptional response, the governor Jerry Brown declared the same day and for the first time in the Californian history a statewide mandatory cutback of water for the 2015 year [2]. The order asks for a reduction of 25% of urban water use, a better monitoring of water allocation and urges to limit the use of water in agriculture.

It is now very likely that the State will go through another tough year with farmers in the front line. For the sole 2014 year, 5% of irrigated land had to be fallowed leading to a loss for the agricultural sector of more than 2 billion of dollars and around 17 000 jobs [3].

While this drought is breaking records one by one and thus become an exceptional event in the Californian history, the difficulties to reallocate water during shortage periods in this state is not something new. For almost 150 years, the institutions governing this resource has been shaped as conflicts occurs and new laws are passed to cope with contemporary issues. But innovation in institutional infrastructure is often curbed by the previous reform due to the inherent transaction cost and potential conflict associated with such a transformation [4].


1. “Whiskey is for drinking, water is for fighting”. (An old say in the American West)

Since the gold rush in the mid-19th century until today, an extensive use of water resource allows California to be one of the wealthiest State in USA. However, the path toward such a growth has been punctuated with multiple conflicts over water allocation.

In an early stage, the “laissez-faire” regulation has been replaced with more formal rules through the creation of water districts and irrigation districts. These local entities was dedicated to manage water among users and helped in solving conflicts in a specific area. But the increase of agricultural production within the central valley in the beginning of the 20th century and the growing urbanization in the southern California rapidly exceed the limited local resources and call for a broader management of water.

In order to solve the geographical mismatch between water supply and demand, institutional and hydrological investments has been made to allow the transfer of water from north to south of California. The last century has thus seen the development of an important network of canals and reservoirs in order to cope with the geographical imbalance of water [5]. 

The government and federal authorities agreed to build the Central Valley Project (CVP) intended to deliver water for irrigation to the central valley followed some decades later by the State Water Project (SWP). Districts sufficiently large were also able to build their own project: the Hetchy Hetchy canal to deserve the city of San Francisco (San Francisco Public Utility District), the Colorado River aqueduct and Los Angeles aqueduct delivering water to the south coast (mainly the Metropolitan Water District of Southern California and San Diego Water Authority).
With the increase of water transfers including exportations outside of the hydrological basin, tensions between regions became more pronounced. An iconic case has been the transfer of water from the Owens valley (in the Sierra Nevada) to the growing metropolis of Los Angeles. In this story, farmers from the Owens valley felt aggrieved from the agreement with multiple environmental degradation [6] and led to the so-called “Californian Water War” [7]. Despite this conflict happened almost 100 years ago, the specter of this conflict is still present in every minds [8] and played an important role in the reluctance of local authorities to encourage water exportations. However, the major impediment of water transfers appeared after an important reform for water in California had passed: the introduction of market based instruments.

Following two reports by the governor [9] and the legislature [10] in 1978, agent entitled with a water right of use are now allowed to sell or lease its endowment. But simultaneously to the rise of the water markets, resistances to water exports increased as well among local authorities. Several concerns relating to the effects of these transfers on the region of origin has been put forward. Environmental degradation, water depletion, economic impacts on related businesses raise as much worries among rural communities and curbs water transfers. In virtue of their police power, several counties and cities implemented a groundwater ordinance which drastically restrict the possibilities of water export [11]. While it is important to protect the local resource to avoid the classical tragedy of the commons, the Hanak’s papers ([8] and [11]) revealed that groundwater ordinances are too much often viewed as a solution rather than a transitional state.

2. The balkanization of the information and groundwater issue

The movement of decentralization in the beginning of the 20th century toward local water management has been a helpful reform to address the contemporary issues. Indeed it is well known since Ostrom [12] that conflict and problem of the commons are better solved in small structures. It simplified water allocation within the district’s boundaries and improved water usage among members.

However, the delegation of power to local authority also led to complicate the transfer of water outside of the district’s boundaries through the groundwater ordinances or more informal pressures [13]. The source of the problem in many places aroused from the lack of a proper groundwater management. Indeed, in California and until a very recent date (august 2014), groundwater resources were not controlled by any state regulation as the surface water were and decision toward this particular resource has been let to the discretion of local authority (Wright Act of 1887) This often induced the region to experience the well-known problem of resource in “open access”.

This point is particularly concerning in a context of water trade which increase the pressure on the groundwater resource with a significant risk of negative impact on local economy and a potential risk of environmental crisis for the ecosystem in the region of origin [14]. This lack of State regulation promotes resistance to reform and deter any attempt to improve groundwater management mainly because of a lack of financial and political capital [15]. Indeed a good cooperation between districts is needed to study underground water and is often costly. Some small districts do not always possess the necessary resources to engage in such path. Furthermore, the reluctance toward an improvement of groundwater management can be also attributed to an insufficient net gains (or simply a net loss) of such transformation from potential water sellers [16]. Indeed, numerous activities are using groundwater as a buffer in period of drought and if this backyard resource become more regulated, pumping groundwater in time of surface water shortage could become impossible. Thus, the disorganization of the decision’s chain induces some local policy makers to prefer an inefficient status-quo by restricting the water transfers rather than an active water management which would allow large benefit for California.

3. California has its back against the wall

Today California is facing one of the driest drought of its history and the lack of water reform from the past decades (primarily in groundwater management) increase the scarcity and the risk of dramatic water shortage in many places. However this drought also gives the possibility for the State to regain control of groundwater. Recent improvements in the legislature goes into this way: in the last summer, a package of three major bills have been passed (AB 1739 (Dickinson); SB 1168 (Pavley); and SB1319 (Pavley)) in order to regulate pumping. These bills increase the incentive to control the overdraft of several basin at a local level but also authorize the State to intervene into the process if the local management fails [17].
 The recent mandatory of the governor to cutback water also implies to centralize water information at the state level in order for this letter to be able to take the best possible decision.
In conclusion, in spite of the critical situation which faces California today, the actual drought can be a springboard toward a more resilient water economy for the future. 


Charles Regnacq


Reference

(1) http://ca.gov/drought/topstory/top-story-29.html
(2) http://cdec.water.ca.gov/cdecapp/snowapp/sweq.action
(3) J. Mount, E. Hanak, J. Lund, R. Frank, G. Gartrel, B. Gray, P. Moyle, and B. Thompson. April 2015. “California’s Water: Managing Drought”; PPIC report: http://www.ppic.org/content/pubs/report/R_415MDR.pdf
(4) G. D. Libecap. 2011. “Institutional Path Dependence in Climate Adaptation: Coman's "Some Unsettled Problems of Irrigation”. American Economic Review
(5) E. Hanak, J. Lund, A. Dinar, B. Gray, R. Howitt, J. Mount, P.Moyle, and B. Thompson. February 2011. “Managing California’s Water: From Conflict to Reconciliation, Executive Summary”; PPIC report:
http://www.ppic.org/content/pubs/report/R_211EHR.pdf
(6) G. D.  Libecap, 2008. “Chinatown Revisited: Owens Valley and Los Angeles—Bargaining Costs and Fairness Perceptions of the First Major Water Rights Exchange”; Journal of Law, Economics, and Organization
(7) M. Reisner. 1986. “cadillac desert”, Viking Press
(8) E. Hanak. July 2003. “Who Should Be Allowed to Sell Water in California? Third-Party Issues and the Water Market”; PPIC report:
http://www.ppic.org/main/publication.asp?i=337
(9) Governor’s Commission to Review California’s Water Rights Law (1978)
(10) C. Phelps, N. Y.  Moore, and M. Hammer Graubard. 1978.  “Efficient Water Use in California: Water Rights, Water Districts, and Water Transfers”, RAND, R-2386-CSA/RF, Santa Monica, California.
(11) E. Hanak. 2005. “Stopping the Drain: Third-party Responses to California's Water Market”, Contemporary Economic Policy, Volume 23, Issue 1, pages 59–77, January 2005
(12) E. Ostrom. 1990. “Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action”, Cambridge University Press, New York
(13) N. Ghimire and R. C. Griffin, 2014. “The Water Transfer Effects of Alternative Irrigation Institutions”; Am. J. Agr. Econ. (2014) 96(4): 970-990
(14) M. S.Taylor, 2009. "Innis Lecture: Environmental crises: past, present, and future," Canadian Journal of Economics, Canadian Economics Association, vol. 42(4), pages 1240-1275, November.
(15) K. Jandoc, R. Howitt, J. Roumasset and C. Wada, 2014. "Institutions for Managing Ground and Surface Water and the Theory of the Second-Best," Working Papers 201415, University of Hawaii at Manoa, Department of Economics.
(16) K. C. Knapp, M. Weinberg, R. Howitt and J. F. Posnikoff, April 2003. “Water transfers, agriculture, and groundwater management: a dynamic economic analysis”, Journal of Environmental Management, Volume 67, Issue 4, Pages 291-301

(17) P. W. Culp, R. Glennon, G. Libecap, October 2014. “Shopping for Water: How the Market Can Mitigate Water Shortages in the American West”, The Hamilton project: http://waterinthewest.stanford.edu/sites/default/files/market_mitigate_water_shortage_in_west_paper_glennon_final.pdf



13 avril 2015

L'incroyable commerce des petites bêtes

En 1952 James Meade écrit un papier théorique sur les externalités positives qu'il illustre avec un exemple qui est au cœur de ce post. Les externalités positives sont à l'opposé des pollutions, ce sont des situations où si on laisse les individus poursuivre leurs propres intérêts, ils produiront une quantité trop faible d'un bien qui est pourtant bénéfique pour toute la société. La main invisible ne fonctionne plus, le marché est défaillant. Habituellement on pense à la R&D. Meade aurait peut-être pu prendre l'exemple de la pile voltaïque et, un brin futuriste, aurait pu regretter que la faiblesse de la R&D ne le prive d'une voiture électrique efficiente. Plus terre à terre, il choisit l'abeille et le pommier.*

Imaginez un champ de pommier et juste à côté un apiculteur. Les abeilles pollinisent les fleurs du pommier et assurent ainsi la production de pommes. Mais notez surtout que le pollen assure aussi la production de miel. Pour Meade c'est ce derniers lien qui est central. Selon ce disciple de Keynes, nobellisé en 1977, si l'on double l'exploitation de pommiers, la quantité de miel pourrait doubler. Par contre, si l'on double le nombre d'abeilles, il y a peu de chance que le nombre de pommes soit multiplié par deux. Pour Meade l'affaire est entendue, l'apiculteur bénéficie d'une externalité positive, ses abeilles se nourrissent gratos chez le voisin et tout le monde en profite en petit déjeunant des tartines au miel (bah, ok, peut-être des miel pops) à moindre coût. Subventionnons donc cette bonne poire:

"The apple-farmer is paid less than the value of his marginal social net product, and the
bee-keeper receives more than the value of his marginal social net product. [...] Capitalists in apple-farming should be subsidised because the unpaid benefits which they confer upon the bee-keepers more than outweigh the unpaid benefits which they receive from labour and capital employed in bee-keeping." Meade (1952)

Si l'on quitte maintenant la période bénie de Meade (1952!), et que l'on suppose que les insecticides (et autres facteurs) ont tué en masse les abeilles, on se rend rapidement compte que l'externalité joue aussi fortement dans le sens inverse. Sans ces petites bêtes, la pollinisation devient difficile et la production fruitière est moins productive. Pour le bien-être social, il n'y a pas assez d'abeilles, il faut donc aider les apiculteurs.

Mais au fait la subvention est-elle la seule solution? Deux autres solutions peuvent être complémentaires pour résoudre les problèmes d'externalité, la première est la réglementation (ici concernant les insecticides) la seconde proposée par Coase est de créer un marché. Paradoxal, non ? Approfondissons. Pour Coase, si les coûts de transaction sont suffisamment faibles et si les droits de propriété sont clairement définis alors les externalités peuvent être internalisées par des contrats privés. Avec la formidable baisse des coûts de transport, il est devenu possible d'acheter des abeilles et de les transporter d'un coin des USA à un autre, simplement pour booster la production agricole (voir photo ci-dessous pour illustration).

Oups...ça va piquer

Un marché international s'est même développé, les abeilles ont un prix et plus elles sont rares, plus elles sont chères d'où une incitation à investir dans ces petites bestioles...

Commerce international d'abeille

Pour ce qui est du commerce inter, allons sur le site des Nations Unies, Comtrade, à Live Animals, il y a nos chères bees (code 010641). Notons que les importations et les exportions ne sont pas totalement comparables, les imports sont en CIF (Cost, Insurance and Freight) et incluent donc les coûts commerciaux alors que les exports sont en FOB (Free on Board) soit sans les frais de transport et d'assurance.** Ci-dessous les exportations et importations des Etats-Unis vers le monde et idem pour la France sur les années 2012-2014 (pas de données avant).

Première constatation, il existe bel et bien un commerce international d'abeilles vivantes. Les Etats-Unis exportent ainsi des abeilles pour une valeur de 7 millions de dollars (le principal partenaire est le Canada)! Les USA sont un exportateur net, ce qui n'était pas évident compte tenue des difficultés rencontrées par les apiculteurs dans les années récentes. En effet les colonies d'abeilles américaines ont été affectées par un syndrome d'effondrement important (colony collapse disorder), dans les années 2006-2007 près de 30% de la population a été décimée. Mais pour reprendre l'expression de Meade (et HOS) il semble que la spécialisation agricole induise un avantage relatif via un "unpaid factor of production" (le pollen de la prod agri) qui, allié sans doute à un investissement important, a permis cette position d'exportateur net.

La France est un plus petit acteur et elle est importatrice nette. Poursuivons notre étude de l'Hexagone concernant l'importation d'un autre insecte pour en analyser ses effets.



Conséquences des importations de coccinelles asiatiques en France

Non seulement il y a un commerce d'abeilles, mais il y a aussi un commerce de coccinelles dont les motivations ne sont pas si éloignées de l'exemple précédent. Selon l'une des légendes qui entoure cet insecte, au moyen-âge alors que les pucerons mettaient en péril les récoltes, les fermiers auraient prié pour une solution miraculeuse et c'est alors qu'un essaim de coccinelle les auraient sauvé de la famine en dévorant les nuisibles, d'où leur nom de "bêtes à bon Dieu". A notre époque où la diminution des pesticides semble nécessaire, il est apparu intéressant d'utiliser ce porte bonheur. Nos coccinelles européennes (cocs à deux points) étant peu voraces, on a importé des coccinelles asiatiques, dénommées Harmonia axyridis.


Seul problème, l'espèce est devenue invasive... Maia David, que nous avons le plaisir d'accueillir dans notre labo cette année, nous a présenté son article sur le sujet et l'invasion est indéniable comme en témoigne ces cartes issues de son étude co-écrite avec Raja Chakir, Estelle Gozlan et Aminata Sangare.


Même la Corse est touchée par l'invasion.
Est-ce un problème? Ces coccinelles sont une atteinte à la biodiversité (disparition de la coccinelle indigène), elles s'installent dans les maisons, tâchent les murs de pigments rouges, dégagent un gaz désagréable mais surtout, et c'est là que ça devient inadmissible dans notre pays, elles s'attaquent aux vignes! Prises en flag ci-dessous, vous remarquerez comment elles s'incrustent aux raisins, une fois vendangées et broyées, elles confèrent au vin un goût âcre...  Cette expérience montre que l'échange international du vivant peut parfois être problématique et a largement dépassé nos anticipations.
En fait, les nuisances sont telles que Chakir et al. (2014) montrent à l'aide d'une méthode de choice experiment, que le consentement à payer de la population française (l'échantillon est représentatif de la pop française et pas seulement d'une région ou d'un groupe, ce qui est rare dans ce type d'étude) pour réduire la population de cette ladybird est loin d'être négligeable.

Bon alors, on fait quoi?

Il n'y a évidemment pas de réponse simple. Lutter contre les externalités négatives, favoriser les externalités positives sont hélas des concepts largement plus faciles à énoncer qu'à appliquer.



F. Candau


Notes de bas de post

*Simplement pour vous faire lire du Francis Bacon, voici une citation sur l'abeille et les économistes de The Economic Journal dans lequel Meade a publié son article:

"Those who have handled the sciences have been either Empiricists or Rationalists. Empiricists, like ants, merely collect things and use them. The Rationalists, like spiders, spin webs out of themselves. The middle way is that of the bee, which gathers its material from the flowers of the garden and the field, but then transforms and digests it by a power of its own. And the true business of philosophy is much the same, for it does not rely only or chiefly on the powers of the mind, nor does it store the material supplied by natural history and practical experiments untouched in its memory, but lays it up in the understanding changed and refined. Thus from a closer and purer alliance of the two faculties- the experimental and the rational, such as has never yet been made- we have good reason for hope".

** En soustrayant les exportations des USA vers le monde qui sont en CIF, des importations du monde en provenance des USA qui sont en FOB (non reportée ici, voir comtrade), vous obtiendrez une approximation des coûts commerciaux au commerce d'abeille américain, assurance (d'abeille) incluse.

24 mars 2014

Le match France versus Royaume-Uni

Lorsqu'un journaliste demanda à l'écrivain britannique Douglas William Jerrold ce qu'il préférait entre la France et l’Angleterre, il répondit "La Manche".

La blogosphère française s'agite sur un "match économique France versus Royaume-Uni" suite à ce graphique de Xavier Timbeau sur les répercussions de la crise sur la productivité des deux côtés de la Manche.

La France s'en sort donc bien mieux!!! Olivier Bouba-Olga surenchérit à juste titre avec un graphique sur l'emploi, mais lorsqu'un lecteur attentif au graphique des PIB par tête dont l'année de base est 2008 fait la remarque "on prouvera tout avec la bonne date de départ" il répond sereinement "je vous laisse essayer [...] Vous pourriez isoler des petits intervalles pour lesquelles la dynamique UK est plus favorable, mais sur les vingt dernières années, et depuis le début de la crise, il n’y a pas photo".

Je relève le défi car ce propos me donne l'occasion de discuter d'un thème qui me tient à coeur portant justement sur l'importance de la référence que l'on choisit. J'utilise les données de la banque mondiale pour les pib par tête (en dollars) que j'ai sous la main.

Prenons l'année 1998, cela a du sens pour de multiples raisons, primo c'est une période où la construction européenne avance à grand pas. Pour certains français c'est un peu une période bénie où ils avaient du franc dans leur porte-monnaie et où la France blanc-black-beur allait bien... Pour la City, c'est aussi un point de référence important, la crise asiatique débouche sur un retour des capitaux et la construction européenne va lui permettre de retrouver son lustre d'antan. Bref, ce point de référence est justifiable (mais tout aussi critiquable, j'y reviendrai).
On observe alors que jusqu'à la crise de 2008 la productivité par tête des anglais a progressé bien plus rapidement que celle des français. Puis la finance s'est écroulée, le Royaume-Uni plus spécialisé sur ce secteur en a payé le prix fort.* Peut-on en conclure que le match a été gagné par la France?
Prenons l'année 1974. Là encore, si l'on accepte de prendre 2008, on ne peut qu'admettre que 74 est une bonne date. C'est à partir de cette date que le chômage devient massif et que les économies développées s'enlisent dans des taux de croissance faibles associés à un long processus de désindutrialisation et de tertiarisation de l'économie.
Le graphique est alors étonnant, la productivité anglaise si l'on choisit cette base a totalement dominé la France sur toute la période! Le schéma économique anglais est-il donc le bon? Non, pas plus que précédemment pour la France. Vous l'aurez compris, l'année de référence pèse énormément sur nos conclusions.
Prenons l'année 1960, au milieu des trente glorieuses, période mythique avec des taux de croissance important et pas de chômage. Nos grand-parents à n'en pas douter considéreraient que c'est une sacré référence. C'était cependant une période où le PIB par tête était bien plus faible à ce que l'on connait aujourd'hui, la référence (i.e. le dénominateur) pèse donc beaucoup moins que pour les années 1974, 1998, 2008. Qu'observe t-on?
Pour moi ici le tableau d'affichage du match nous donne France: 3 - UK: 3, pour trois révolutions économiques partout. Comme le disait Paul Krugman "Productivity isn't everything, but in the long run it is almost everything" (PK, The Age of Diminished Expectations, MIT Press, (1994))

La productivité dépend avant tout des avancées technologiques et depuis déjà bien longtemps les deux pays sont grossièrement au même niveau. Si le Royaume-Uni a été le chef de file en Europe des innovations financières qui lui ont permis d'élever légèrement son PIB par tête au dessus de celui de la France, aujourd'hui où disons depuis que ces innovations ont été dépréciées, le pays est à peu près au même niveau. Légèrement en dessous si vous y tenez, mais la différence en terme de productivité, aujourd'hui comme hier, est mineure.

Je pense que les auteurs cités plus haut seront tous les deux d'accord avec moi pour dire que le match se joue ailleurs. Pour réellement arbitrer les performances économiques, il faudrait aller bien au delà du pib par tête et regarder le bien-être économique des citoyens, c'est à dire comparer le taux de chômage, les inégalités, le système de santé, les situations familiales, les liens sociaux... Ce travail consiste aussi à se donner une référence, mais pas une année de référence (comme ci-dessus, on peut faire mieux) mais plutôt un idéal économique en référence. Si par exemple en posant la question aux anglais et aux français de savoir combien de revenu ils seraient prêt à céder pour avoir moins d'inégalités et atteindre un "idéal" (disons le taux d'égalité du Luxembourg ou de la Norvège... je donne simplement ces exemples pour donner du concret, mais la question de la référence est totalement ouverte) quel serait le score du match? Idem si on leur posait la question en terme de santé, de risque de chômage etc...

Le runmycode de Gaulier et Fleurbaey (2009) nous permet de jouer avec ces notions. Pour un même taux d'aversion pour l'inégalité (j'ai utilisé la version démo avec 0.8), les anglais seraient prêts à débourser beaucoup plus que les français, le revenu équivalent (i.e. le revenu une fois corrigée de cette somme) serait donc très proche pour l'année 2004 qui est pourtant une année où le match semblait être gagné par le Royaume-Uni!
En clair, les différences les plus importantes ne sont sans doute pas sur la production mais sur d'autres variables (chômage, insécurité etc) qui hélas sont à leur plus haut dans les deux pays mais avec une situation certainement encore plus catastrophique pour les anglais. Inutile de s'énerver exclusivement sur les PIB et sur une année donnée, il est temps de réaliser de nouvelles comparaisons (qui incluront ces PIB tout en les corrigeant) et qui permettront de mieux mesurer les points faibles et les points forts de chaque économie.

F. Candau

*Note de bas de post: 
*J'ai longtemps été géné pour dire que les fluctuations d'un secteur pouvait expliquer de grandes fluctuations pour un grand pays, mais depuis l'excellent papier de Gabaix j'ose davantage, il montre les variations du PIB américain ne dépendent pas d'une somme immense de petit agents mais simplement d'une centaine de grosse firmes (article à méditer pour un quelconque passage micro-macro en termes de fluctuation).
**Evitez de me commenter une merveilleuse inversion de tendance du pib en Angleterre, je n'y crois pas non plus et j'ai déjà marqué un certain scepticisme ici avec d'ailleurs un graph qui ressemblait fort à celui de Timbeau mais pour un match UK/USA

Références

  • Gabaix, Xavier (2011). “The Granular Origins of Aggregate Fluctuations,”Econometrica, 79(3), 733-772.
  • Gaulier Guillaume et Marc Fleurbaey (2009). International Comparisons of Living Standards by Equivalent Incomes. The Scandinavian Journal of Economics

29 juin 2013

Fitoussi, des Nobels et la pensée évolutive d'Arrow

La semaine dernière Sc Po a célébré Fitoussi et pour l'occasion Arrow, Phelps, Sen, Stiglitz et Solow sont venus discourir (hallucinant comme affiche!). Pour l'instant je n'ai regardé que la présentation d'Arrow (qui arrive après les discours de Mion, Wasmer et Le Cacheux), mais c'est largement suffisant pour vous recommander la vidéo. Chers étudiants essayez d'aller un peu au delà du superficiel, Arrow est né en 1921, il est un peu long à démarrer mais ce qu'il dit est vraiment intéressant.

Edit du 1er juillet: le jour même où je postais ce billet Arrow sortait un nouveau papier (merci à Andres Marroquin pour l'info).
Le papier, assez surprenant, s'intitule Some Perspectives on Linked Ecosystems and Socio-Economic System est une réflexion critique sur l'économie de l'environnement.

10 avril 2013

La mondialisation réduit les pollutions!?

L'intégration économique est-elle néfaste à l'environnement?
Frankel et Rose (2005) propose le graphique suivant reliant la pollution de SO2 à un indicateur d'ouverture.


Une relation décroissante semble donc à l'oeuvre, notamment pour les pays autoritaires (en bleu). En d'autres termes, à une ouverture forte est associée un niveau plus faible de pollution. C'est quand même très bizarre, non?

Théorie économique
La littérature s’intéressant au commerce et à l'environnement a décomposé l’effet de la libéralisation commerciale entre des effets d’économie d'échelle, de technologie et de composition. Avec les économies d’échelles, plus de croissance économique implique une augmentation de la pollution. En revanche, si l'environnement est un bien normal (à raison de plus si c'est un bien de luxe), c'est à dire un bien dont la consommation augmente avec le revenu, alors une plus forte croissance devrait conduire à une demande environnementale plus importante.

31 janvier 2013

27 août 2010

Google, chômage et environnement

Comment évolue l’opinion publique ? Vaste question qui trouve des fragments de réponse dans l'agrégation des mots clefs que vous tapez sur vos moteurs de recherche. D'Amuri et Marcuci (2009) avaient ainsi amélioré les estimations du taux de chômage américain à l'aide de mots clefs tapés sur Google.*
Le Gaphique 1, extrait de leur étude, illustre le recours au moteur de recherche en tant de crise.

Graphique 1: Les recherches via Google sur
le chomage avant et pendant la crise de 2007

Aujourd’hui c’est une étude sur le lien entre conscience environnementale et crise économique qui nous fait bloguer, l'opinion publique sur la question environnementale étant pour le moins instable et en partie liée à l'activité économique. C’est un thème qui nous avait déjà intéressé lors de notre post sur le taux d’actualisation environnemental. A l’époque nous écrivions :

"La prise de conscience des citoyens concernant l'environnement et le réchauffement climatique était-elle éphémère? L'engouement pour "le vert" semble s'essouffler [...] il n'y a guère de quoi à être optimiste en ce qui concerne le changement climatique, la tragédie des communs s'applique... les interactions stratégiques entre pays débouchent sur un dilemme du prisonnier, la situation où tout le monde pollue est un équilibre de Nash (Copenhague). Les difficultés à se coordonner, à se lier les mains comme Ulysse face à l'appel des sirènes, semblent insurmontable tant la préférence pour le présent est forte et l'aversion au risque futur faible dans nos sociétés."

L’étude de Kahn et Kotchen (2010) va dans le même sens. Les auteurs étudient l’utilisation des mots clefs « changement climatique » et « chômage » au niveau des Etats américains depuis le début de la crise économique. Sans surprise ils observent qu’un fort taux de chômage réduit les recherches portant sur le changement climatique. Pour employer un vocabulaire un tant soit peu micro-économique, les auteurs considèrent que l’environnement est un bien de luxe, c'est-à-dire que la demande de ce bien diminue fortement lorsque le revenu diminue un peu.

On peut cependant regretter qu’un test de cette hypothèse n’ai pas été réalisé (quel genre de test auriez vous fait ?).

Conclusion

Les années de crise, le chômage de masse ont balayé les initiatives de développement durable. Aujourd'hui, comme hier (années 70 notamment), la raison économique risque de primer sur la raison environnementale alors même que ces deux notions ne sont pas contradictoires. L’opinion publique et donc l'intervention publique n’est pas stable sur la question environnementale, ce qui laisse présager (encore et hélas) de belles années d’inaction. Pendant ce temps le CO2 s'accumule...

F.
Notes de bas de posts

*Hal Varian fut le premier à mettre en avant ce type de recherche en tant que chef économiste de Google (pour un interview du big boss de la micro, c'est ici).
 
Références
  • Kahn, ME and MJ Kotchen (2010), “Environmental Concern and the Business Cycle: The Chilling Effect of Recession”, NBER Working Paper 16241.

22 avril 2010

Carpe diem et taux d'actualisation

La prise de conscience des citoyens concernant l'environnement et le réchauffement climatique était-elle éphémère? La crédibilité du GIEC, qui lui a valu un prix Nobel pour ses études sur le changement climatique, va t-elle éclater comme une bulle au soleil?
L'engouement pour "le vert" semble s'essouffler, le sommet de Copenhague a été un fiasco et les opposants à la thèse du réchauffement ont de plus en plus voix au chapitre. A titre d'illustration, juste avant Copenhague, des e-mails de climatologues sont piratés et les septiques en découvrant le contenu de ces mails crient victoire. Une victoire dénommée "climategate" selon laquelle les chercheurs bidouilleraient les données (une sombre histoire de dates récentes non prises en compte pour lesquelles les températures seraient plus faibles et un questionnement sur les températures au moyen-âge). De plus, il y a quelques mois, c'est une étude sur l'Himalaya qui a fait couler bcp l'encre suite à une erreur du GIEC (le glacier disparaitrait d'ici 2035... une hallucinante erreur dommageable pour la crédibilité de l'institution) et un peu partout on voit fleurir des vidéos aux noms éloquents (l'arnaque du réchauffement climatique par exemple).

Ce type de polémique a tendance à élever le taux d'actualisation des agents, et par ce biais, à relativiser les coûts de l'inaction. A l'inverse la "journée de la terre" et autres manifestations ont un objectif inverse.
Le post d'aujourd'hui traite justement de ce taux d'actualisation, il trouve ses sources dans les textes de Godard (2008), de Heal (2008) et de Schubert (2006).

Le taux d'actualisation

Si vous ne savez rien du taux d'actualisation, je vous conseille un petit tour par chez optimum.
Le taux d'actualisation se définit par:

rho=d+n(c)g(c)

ou rho est le fameux taux d'actualisation qui dépend du taux de préférence pour le présent d, de l'élasticité de l'utilité marginale n et du taux de croissance de la consommation g(c).
Comme le note Weitzman (2007) la plupart des économistes utilisaient jusqu'à présent un triplé de 2 (d=2, n(c)=2, g(c)=2) où quelque chose de très proche pour obtenir un taux d'actualisation qu'ils considéraient comme plausible, soit avec le triplé de 2: rho=6%. Birdsall et Steer (1993) prônent un taux de 8% et Nordhaus (2007) adopte un taux d'actualisation de l'ordre de 4,5%. Ce qui conduit ces auteurs a relativiser la nécessité d'agir contre le réchauffement climatique, dont les coûts ne sont guère élevé du fait de ce taux d'actualisation important. Certains auteurs en sont même venu à conclure que les coûts du changement climatique étaient si faibles qu'ils ne justifiaient pas le Protocole de Kyoto. A l'inverse, Stern et son équipe ont utilisé des valeurs très différentes soit d=0.1, n(c)=1, g(c)=1.3 ce qui donne un taux de 1,4%. Avec un tel taux, les coûts de l'inaction peuvent s'élever à 20% du produit mondial par an. Le coût de l'action contre le changement climatique n'étant que de 1% par an, la nécessité d'agir contre les émissions de CO2 semble évidente à la lecture du rapport Stern. Dans les sections qui suivent nous allons étudier les différents paramètres et variables de ce taux d'actualisation pour comprendre le débat des économistes sur la nécessité d'agir aujourd'hui.

Taux de croissance de la consommation

Le taux de croissance de la consommation par tête g(c) est le moins discutable, il peut être appréhendé en utilisant des données historiques de consommation. Mais les projections ensuite réalisées sont tout de même critiquables, le passé n'augure pas du présent notamment pour des projections longues où certaines ressources viendraient à manquer. En effet des dégradations environnementales radicales pourraient conduire à une diminution de la consommation (et ce d'autant plus que les biens environnementaux et les biens de production sont complémentaires). Pour analyser ceci il faut introduire du capital naturel (noté k), le taux d'actualisation est alors du style rho=d+n(c)g(c)+n(k)g(k). On voit ainsi qu'il faut non seulement analyser l'évolution de la conso g(c) mais aussi du capital naturel g(k) et enfin étudier la complémentarité ou la substituabilité de la consommation et du capital naturel dans le bien-être, soit n(k). Ca peut changer pas mal de chose dans l'analyse, je renvois à Heal pour ceux que ça intéresse, il propose d'étudier des biens non substituables pour des revenus faibles, ainsi une consommation minimale de certains biens naturels est essentielle et difficilement remplaçable. Voir aussi cette vidéo de Thomas Sterner, un économiste suédois très connu sur le sujet qui présente (dans un très bon français) les résultats de sa recherche.

En utilisant le même taux d'actualisation que Nordhaus mais en supposant que la croissance ne peut pas avoir lieu dans tous les secteurs (les secteurs utilisant massivement des ressources naturelles ne peuvent pas croitre éternellement), il retrouve des résultats très proche de ceux de Stern sur le moyen terme.

Taux de préférence pour le présent

Quel poids doit-on donner au futur? Le taux de préférence pour le présent d répond à cette question, il est exogène et son choix est éthique, il représente le poids que l'on attribue aux générations futures, il reflète l'aversion d'une société à l'inégalité intergénérationnelle.
Dans une citation, souvent reprise Ramsey (1928), fidèle à sa tradition utilitariste, écrivait : "It is assumed that we do not discount later enjoyments in comparison with earlier ones, a practice which is ethically indefensible and arises merely from the weakness of the imagination", pour lui ce taux devait être égal à zéro, chaque génération compte de la même façon.
C'est assez pratique de considérer qu'avec d=0 toutes les générations ont le même poids, mais c'est une approximation car si on creuse un peu ce n'est pas tout à fait vrai, Koopmans (1960) remarquait notamment (en se référant aux modèles de croissance optimale) qu'avec un tel taux, l'épargne des générations proches devaient être très importante (un irréaliste sacrifice) pour satisfaire les consommations de l'infinité des générations futures, donc d=0 ne garantit pas de traitement totalement égal dans les modèles standards. Dans une vision rawlsienne, si on considère que grâce à la croissance économique les générations futures seront plus riches, alors l'objectif premier sera de maximiser le sort de la génération actuelle.
Notons que de nombreuses expériences remettent en question la constance de la préférence pure pour le présent. Les individus ont tendance, dans certaines situations, à réagir plus facilement a une variation proportionnelle du temps plutôt qu'à une variation absolue. Dans un tel cas le taux de préférence pour le présent est décroissant.
Tout aussi éthique est le choix de n, qui représente en quelques sortes l'aversion à l'inégalité intragénérationnelle. Hélas la théorie est loin d'être claire sur ce taux qui peut aussi être considéré comme le degré d'aversion au risque.
Ce taux dépend de la concavité de la fonction d'utilité, c'est à dire de la décroissance de l'utilité marginale.
Avec un n égal à l'unité, Stern considère que les générations présentes devraient payer un coût de 1% pour que celles de 2150 n'ai pas à payer un coût supérieur à 1% (en termes de conso par tête) et ce même s'ils sont 10 fois plus riches. C'est certes critiquable, il est difficile de demander aux générations présentes de se sacrifier ainsi pour des générations qui n'existent pas et qui seront plus riches (on parle souvent de "nos enfants" pour désigner les générations futures, alors même que la plupart du temps "nos enfants" appartiennent à la génération présente).
Si Stern avait choisi n=3 alors sa conclusion d'action immédiate ne tenait plus. Weitzman propose n=2 et Heal and Kristrom citent la littérature financière pour laquelle l'aversion au risque (qui n'est autre que n) est comprise en 2 et 6. Sterner à l'inverse, considère cette valeur comme étant déjà élevée, puisque elle impliquerait des transferts qui ne sont pas observés dans le monde actuel.

L'aversion au rique et le coût de l'action

Nous allons présenter ici l'étude de Heal and Kristrom. La question posée par les auteurs est la suivante: quels sont les coûts à payer pour éviter le risque d'un changement climatique?
Notons I le revenu de la société dans le cas d'une absence de changement climatique, et u(I) l'utilité retirée dans un tel cas. Plusieurs changements climatiques peuvent avoir lieux, avec une probabilité p affectant le revenu mondial qui devient alors égal à I. L'espérance d'utilité après changement climatique est alors la somme des p*u(I). Supposons que cette modification de l'environnement apparaissent à la date C et notons d le poids donné aux bénéfices ou aux pertes à la date t+1 par rapport à ceux de la date t. Avec ces notations d^{t-1} est le poids donné aux pertes à la date t par rapport à ceux de la date 1. Supposons que nous souhaitons financer un cout de dépollution à partir de maintenant jusqu'à la date C pour éviter le changement climatique. Quel sera ce coût? Ce coût noté x sera la solution de l'équation suivante:
T étant l'horizon temporel maximum. Les auteurs fixent T=1000. x peut aussi être vu comme le coût supplémentaire pour passer d'une technologie polluante à une technologie propre i.e solaire, géothermique etc*. Ils étudient trois scenarii, un premier scénario A où la proba de perdre 5% du revenu mondial est de 20%, la proba de perdre 15% est de 10% et la proba de perdre 25% est de 5%. Il y a donc dans ce scénario 65% de chance de ne rien perdre. Et l'espérance de perte s'élève à 3.75%. Les autres scenarii reportés ci-dessous sont plus optimistes.

Le tableau 2 fixe des valeurs à l'indice d'aversion au risque (entre 0 et 6) et au taux d'actualisation (entre 1 et 5%) et utilise les proba du scénario A pour résoudre l'équation (x). Ce qui nous donne les différents coûts supplémentaires du passage d'une technologie polluante à une technologie propre:

IRRA est l'indice d'aversion au risque (cette aversion aux risques pour une utilité u(I) est donnée par -Iu′′/u′) et le delta minuscule employé par les auteurs est notre taux d'actualisation d. Les auteurs montrent ainsi que la dépense nécessaire pour éviter le changement climatique pourrait représenter 8.13% du revenu mondial si l'aversion au risque est forte (IRRA=6) et si le taux d'actualisation est faible. Pour d'autres valeurs de paramètres ce coût pourrait s'élever uniquement à 0.1% (non reporté ici). Le problème de ce type d'étude réside dans les probabilités d'occurrence d'une catastrophe qui sont inconnue.

En guise de conclusion

L'incertitude est au cœur du débat climatique (hausse de température ou encore les conséquences de cette hausse en terme de précipitation, vent, montée des eaux....) mais nous ne sommes pas ici dans l'univers risqué des économistes "mainstream" où l'on connaîtrait les probabilités d'occurrence des différents états de la nature et où l'on pourrait calculer l'espérance d'utilité, mais dans un univers d'incertitude radicale où la distribution des risques n'est pas connue. Ne connaissant pas la distribution des probabilités de changement climatique, Henry et Henry (2002) proposent une démarche axiomatique critique sur l'espérance d'utilité, de leur point de vue il semble nécessaire d'appliquer alors un principe de précaution. Mais il n'y a guère de quoi à être optimiste, la tragédie des communs s'applique ici, les interactions stratégiques entre pays débouche sur un dilemme du prisonnier, la situation où tout le monde pollue est un équilibre de Nash (Copenhague).



La journée de la terre, ou celle de l'environnement, ou encore les appels à couper l'électricité nous rappelle que cet équilibre n'est pas Pareto efficace. Mais les difficultés à se coordonner, à se lier les mains comme Ulysse face à l'appel des sirènes, semblent insurmontable tant la préférence pour le présent est forte et l'aversion au risque futur faible dans nos sociétés.
Biblio partielle
Godard, 2008, Long terme et actualisation, Revue d'Economie Philosophique. 9(2), 69-92.
Heal, G., Climate economics, a meta-review and some suggestion, NBER n 13927.
Heal, Geoffrey and Bengt Kriström 2002. Uncertainty and Climate Change. Environmental and Resource Economics, 22, 3-39.
Henry, C and M Henry 2002. "Formalization and applications of the Precautionary Principle,"Working Paper, Laboratoire d'Économetrie de l'École Polytechnique.
Nordhaus, William 1993. Rolling the DICE: An Optimal Transition for Controlling the Emission of Greenhouse Gases, Resource and Energy Economics, 15: 27-50.
Nordhaus,William 2007. The Stern Review of the Economics of Climate Change, Journal of Economic Literature.
Schubert K, 2006, Eléments sur l'actualisation et l'environnement, Louvain Economic Review 72(2).
 
Note de bas de post

*Avec le développement de ces technologies, les auteurs supposent que ce coût ira en diminuant et sera égal à zéro le jour où le changement climatique aura lieux. En guise d'exemple illustratif ils supposent que ce changement devrait se manifester dans 50 ans. De plus x est exprimé en % du revenu mondial dont la valeur initiale est fixée à 10. Les auteurs utilisent une fonction d'utilité avec une aversion au risque constante.