07 avril 2020

Secteur pharmaceutique, monopole et commerce international

L'industrie pharmaceutique a quasiment un siècle et mériterait un long post, mais rassurez vous, nous n'allons pas rentrer dans les détails de cette naissance et allons rapidement traiter dans cet article des prix des médicaments et de l'organisation concurrentielle et internationale de ce secteur. Cependant, un peu d'histoire ne nuit jamais, attardons nous donc quelques instants sur la découverte accidentelle par Alexander Fleming d'un champignon, le penicillium notatum. Cette moisissure allait changer la vie de l'humanité devenant quelques années plus tard le premier antibiotique, la pénicilline. La méthode de production (utilisant le maïs, découverte par le ministère de l'agriculture américain) est devenue véritablement industrielle avec la seconde guerre mondiale, impliquant plus de vingt entreprises différentes. La concurrence fut si forte qu'au sortir de la guerre, le prix de gros de la pénicilline en 300 000 doses unitaires n'était que de 3 dollars en 1945 et qu'il continua de baisser passant à 1 dollar en 1948 et à 10 cents en 1953 (Scherer, 2000). 

Le succès de la pénicilline a conduit un autre chercheur, Selman Waksman à analyser de nombreux échantillons de sol au début des années 1940, il découvre la streptomycine. Avec Waksman, une certaine méthode de la découverte venait de naître et de nouveaux antibiotiques à large spectre ont rapidement été obtenue entre 1948 et 1953. Cette méthode de "terrain" diffère de l'approche allemande de Paul Ehrlich qui développe en 1909 le premier médicament de synthèse, un arsenical actif contre la syphilis.

Ces deux modèles de recherche vont être à la base de l'industrie pharmaceutique alliant une R&D sur les effets thérapeutique de nouvelles molécules (Ehrlich) et sur des substances naturelles (Waksman). 

En France, c'est l'une des industries qui a connu la plus forte croissance sur les 50 dernières années (IRDES). Le chiffre d'affaire de cette industrie s'élevait à 6,5 milliards d'Euros en 1970 contre 53 milliards en 2015 selon le LEEM dont plus de la moitié est réalisée grâce aux exportations (26,2 Mrd€). Cette industrie emploierait 101 000 emplois directs et est caractérisée par une très forte concentration des entreprises qui a de plus augmenté au fil des ans. Le graphique ci-dessous illustre ainsi qu'il y avait 422 entreprises dans ce secteur en 1970 et que ce nombre est passé à 250-70 récemment.

Graphique 1: Nombre d'entreprises dans le secteur pharmaceutique en France

Les brevets qui permettent d'exploiter un produit sur plusieurs années années confèrent aux firmes de ce secteur une position de monopole sur les variétés qu'ils produisent. On parle de concurrence monopolistique. Petit rappel de microéconomie: un monopole est une entreprise, qui profite littéralement de son pouvoir de marché pour fixer un prix supérieur à son coût marginal de production ce qui cause une perte nette pour la société dans son ensemble. Ce pouvoir de marché n'est évidemment pas sans limite, tout d'abord les brevets sont temporaires (les génériques ont d'ailleurs contribué a diminuer le coût des traitements), de plus les firmes peuvent développer des molécules similaires et il existe donc une concurrence plus ou moins directe.  

Notons enfin que l'organisation de ce secteur est très particulier puisque face au pouvoir de monopole des laboratoires, l'Etat dispose bien qu'un pouvoir de monopsone. Il fixe non seulement les prix, décide de la durée des brevets, du remboursement des médicaments etc... il représente en quelques sortes une part importante de la demande.



Doit-on favoriser la concurrence dans ce secteur, par exemple en diminuant la durée du monopole lié au brevet? 

La réponse n'est pas évidente pour une raison simple, c'est justement la perspective de profits élevés qui conduit les entreprises a réaliser des efforts de recherche et de développement importants. De nombreuses études théoriques présentent les mécanismes économiques expliquant comment les brevets favorisent les innovations et la croissance économique en augmentant les rentes issues de ces activités de R&D.

Les pouvoirs publics craignent ainsi qu'une réduction de ces perspectives de gains créent de mauvaises incitations en termes de R&D. Cette vision n'est pas une vue de l'esprit, un grand nombre de maladies dans les pays en développement ne font l'objet d'aucune recherche. Les faibles recherches sur la malaria, ou encore le désastre causé par la récente épidémie de maladie à virus Ebola en sont l'illustration (vous en trouverez d'autres). L'espérance de gain qui motive la recherche d'une molécule est en partie déterminée par la "taille du marché", c'est à dire par la demande et sa croissance.  Acemoglu et Linn (2004) constatent qu'une augmentation de 1% de cette taille du marché est associée à une augmentation de 4 à 6 % du nombre de nouvelles entités moléculaires entrant dans le marché. La valeur exacte de cette élasticité est très débattue, mais l'effet de la demande sur l'innovation semble certain. Blume-Kohout et Sood (2013) montre par exemple que l'élargissement de la couverture de remboursement (Medicare Part 2) à plus de 28 millions de sénior américains a entraîné une augmentation des prescriptions ayant eu pour conséquence une hausse de la recherche des laboratoires. Le graphique ci-dessous représente une étude de cas pour les traitements contre Alzheimer qui sont entrés dans cette politique et mis en perspective avec le nombre de test cliniques pour les hormones contraceptives qui n'ont pas bénéficié de cette réforme. Le résultat est très visuel, alors que les recherches sur Alzheimer diminuaient avant la réforme, elles ont constamment augmenté ensuite. A l'inverse, on peut voir que les recherches sur les contraceptifs hormonaux n'ont pas évolué au passage de l'année d'implémentation de Medicare Part 2.

Médicaments entrant dans les essais cliniques pour la maladie d'Alzheimer par rapport aux contraceptifs hormonaux

L'importance de réaliser un chiffre d'affaire conséquent semble être d'autant plus nécessaire que les coûts de R&D peuvent être particulièrement élevés. Ce secteur se situe ainsi à la deuxième place derrière l'automobile en France, mais devant l'aéronautique, la chimie, l'informatique et la communication.

DIRD des entreprises par Branche (source: Mesri-Sies)

Pour comprendre un peu mieux ce secteur, une brève analyse du cycle de production d'un médicament peut être intéressante. Nous pouvons distinguer 4 temps importants:

  • La découverte et le développement
Les méthodes de découverte ont dépassé les techniques de découverte par tâtonnement d'Ehrlich et de Waksman.  La recherche de nouvelles molécules est devenue beaucoup plus rigoureuse et systématique. A partir des années 1970, des approches dites rationnelles (axées sur les mécanisme pathologique et sur la biochimie), puis le développement de l'informatique ont permis de davantage ciblés les recherches. Cependant, en dépit de ces progrès, sur les milliers de molécules analysées, seules quelques unes font l'objet d'un brevet. Les découvertes les plus "faciles" ont en quelques sortes déjà été réalisées (sans parler de problèmes majeurs comme la résistance aux antibiotiques).
  • Les tests

Ces molécules devront ensuite passer plusieurs tests et essais cliniques avant de devenir un médicament. Les exigences de vérification se sont renforcées ces dernières années, et compte tenue de différents scandales, c'est plutôt une bonne chose.

  • La mise sur le marché
Entre la découverte et la mise sur le marché, il faut compter en moyenne huit ans.
  • La fin du monopole et l'entrée des génériques. 

Ci dessous un Graphique du LEEM qui représente les laboratoires pharmaceutiques, qui illustre le raccourcissement de la période de profit depuis l'entrée massive des génériques.

Cycle du médicament (source: LEEM)

Pour les pouvoirs publics, il existe ainsi un vrai dilemme entre monopole et concurrence. Les médicaments innovants aux prix exorbitants (41000 euros pour un traitement de 3 mois contre l'hépatite C) illustre ce malaise, ces médicaments représentant de grands espoirs, il est essentiel que les recherches se poursuivent, mais ces recherches ne pourraient-elles pas se poursuivre à un prix plus faible? La cours des comptes, médecin du monde, la ligue contre le cancer et bien d'autres ont tendance à répondre par l'affirmative à cette question. L'Assurance Maladie se pose des questions similaires et note dans un rapport de 2017 que "les nouveaux traitements dans des domaines très spécialisés, tels que la cancérologie, la rhumatologie ou l’infectiologie (avec les récents médicaments contre l’hépatite C), qui augmentent significativement les coûts de traitement et dont l’impact budgétaire questionne la soutenabilité du système de remboursement solidaire". Ce rapport met en avant les progrès que représentent ces traitements mais analyse dans le même temps l'augmentation du prix d'une année de vie gagné (je reviendrais sur cet indicateur dans un prochain post). Les prix ont ainsi fortement augmenté pour des résultats moindres que par le passé. Ce résultat peut bien sûr refléter des rendements décroissants dans la recherche mais il est difficile d'exclure que ces prix ne reflètent pas une stratégie de discrimination des monopoleurs dont la stratégie économique est de faire payer au consommateur le prix maximal qu'il est prêt à payer. 



Tous les médicaments sont fabriqués en Asie?

Oui et non, une partie importante du commerce international est un commerce intra-branche de biens intermédiaires et le secteur pharmaceutique n'échappe pas à cette règle. La R&D qui emploie des travailleurs qualifiés est réalisée en Europe, les matières premières et la production à la chaîne ont en grande partie été délocalisées comme en témoigne les nombreux reportages à l'heure actuelle sur le sujet.

Les graphiques ci-dessous illustrent cet échange réciproque de bien entre nations au sein d'un même secteur.


 




Dans une étude de 2016, mais utilisant des données de 2012 (ça commence à dater, mais la structure n'a pas changé), l'INSEE distinguait trois catégories de firmes en France:

  • Production en France pour servir les marchés intérieur et internationaux

Ces entreprises regroupaient un quart des firmes multinationales de la pharmacie en France, réalisant plus de la moitié de la production (58 %) et de la valeur ajoutée (53 %) de l’ensemble. 

Forte hétérogénéité dans cet ensemble: "Ce modèle contient notamment les plus gros acteurs nationaux ; les dix plus grandes entreprises en couvrent à elles seules les trois quarts des effectifs et de la valeur ajoutée. Ces grandes firmes cohabitent avec des firmes de plus petite taille : laboratoires familiaux ou filiales de groupes étrangers installées en France pour produire et distribuer en Europe. Au total, les entreprises de ce modèle emploient 80 000 salariés, dont 62 000 dans la pharmacie".

  • Firmes intermédiaires
Cette catégorie est nommées le modèle « Échanger et produire » par l'INSEE, ce sont des firmes intermédiaires, à la fois par leur taille (52000 salariés, en moyenne 160 salariés par entreprise, VA médiane de 16 millions d'€) et par leur activité d'import/export qui représente plus de trois fois leur production.
  • Firmes importatrices
Les entreprises dans ce groupe ne produise pas ou peu, n'exporte pas, et se concentre sur le marché intérieur. Ce sont de petites entreprises (30 000 salariés, 50 salariés par boîtes, VA médiane de 4 millions €) sous contrôle étranger Elles emploient 30 000 salariés en France, dont 19 000 dans la pharmacie.

Références

  • Acemoglu, Daron, and Joshua Linn. 2004. “Market Size in Innovation: Theory and Evidence from the Pharmaceutical Industry.” Quarterly Journal of Economics 119 (3): 1049–90.
  • Blume-Kohout, Margaret E., and Neeraj Sood. 2013. “Market Size and Innovation: Effects of Medicare Part D on Pharmaceutical Research and Development.” Journal of Public Economics 97: 327–36. Alzheimer
  • Scherer, 2000.  F. M. 2000. “The Pharmaceutical Industry.” In Handbook of Health Economics: Volume 1B, edited by Anthony J. Culyer and Joseph P. Newhouse, 1297–336. Amsterdam and Boston: Elsevier.

02 avril 2020

Firmes hétérogènes et commerce international

La distribution de la taille des firmes est telle qu'il existe des millions de petites et de moyennes entreprises mais seulement une poignée de multinationales dont les profits et la valorisation en bourse sont équivalentes au PIB de certains pays. Les journalistes comparent ainsi régulièrement les valorisations en bourse et les PIB de différentes nations. A ce petit jeu, Apple fait arme égale avec le 16ième plus gros PIB au monde, celui de l'Indonésie, Amazone égalise la Turquie, Alphabet Inc et Microsoft Corp tutoient les Pays-Bas.

Comparaison n'est pas raison et le PIB des Etats n'a rien à voir avec la valorisation boursière des firmes mais ces chiffres permettent cependant de réaliser l'hétérogénéité extrême du système productif. En effet à côté des “champions nationaux”, l'économie des nations est constituée de millions de petites et de moyennes entreprises. Cette hétérogénéité des entreprises peut se mesurer de différentes manières, en terme de valorisation boursière, de chiffres d'affaire mais aussi en terme d'emplois. 

En 2019, la France comptait 3,1 millions de TPE et PME, soit 99,8 % du nombre total d’entreprises dont la plupart étaient des microentreprises. Ces entreprises réalisaient 36% du chiffre d'affaire total des entreprises françaises. Seulement la moitié des salariés étaient employés dans ces entreprises, ce qui representait tout de même 7 millions d'emplois. 

Parmi ces millions d'entreprises, lesquelles sont exportatrices? Que représentent la part des exportations des grandes entreprises dans le commerce international des nations? Quelles sont les caractéristiques des firmes exportatrices? Comment les coûts à l'exportation jouent sur la distribution des firmes qui exportent?

Ces questions sont relativement récentes en économie internationale. Les modèles Ricardiens et HOS traitaient des coûts de production mais l'analyse était focalisé sur les nations. Le Portugal exportait du vin et l'Angleterre des draps, en bref la commerce international était une affaire macroéconomique. De la même façon le modèle canonique de concurrence monopolistique en économie internationale, le modèle de Krugman (1980), suppose une firme représentative de l'ensemble des firmes exportatrices; les exportations d'une nation sont donc la somme des exportations de n firmes identiques. Face à une variation des coûts aux échanges, seul le nombre de firmes peut évoluer. Pour décrire cette situation où le commerce se modifie face à une entrée ou une sortie de firme, les économistes parlent de marge extensive du commerce.

Mais dès lors que l'on prend la mesure de l'hétérogénéité des firmes, ce genre d'analyse devient insuffisante. Nous souhaiterions en effet savoir comment les PTE, les PME et les grandes entreprises réagissent sur les différents marchés internationaux face à des chocs de demande (crise de 2008, COVID-19) et d'offre (concurrence des produits asiatiques, révolution technologique). La marge intensive de ces différentes entreprises, c'est à dire l'ajustement des ventes, est en particulier fondamental pour comprendre les performances à l'export. En d'autres termes, une analyse plus microéconomique est nécessaire. Depuis les années 2000, où plus précisément depuis la publication du modèle de Melitz (2003), cette démarche microéconomique est au cœur des recherches en économie internationale. L'un des points importants de ces travaux est de focaliser le débat sur la productivité des firmes, et notamment sur les seuils de productivité à partir desquels les firmes exportent sur un ou plusieurs marchés. Ce focal sur les productivités a donné un nouveau souffle aux recherches sur la compétitivité et notamment sur la distinction ancienne entre compétitivité prix (coûts du travail, des biens intermédiaires dont l'énergie et des services, change) et compétitivité hors-prix (variété et qualité des produits). 

Dans cette note de cours destinée aux étudiants de L3, vous trouverez un résumé de quelques recherches sur le sujet.

29 mars 2020

Théories de l'information

Lorsque vous allez chez votre dentiste ou chez votre garagiste et que l'un ou l'autre vous annoncent la nécessité de réaliser une réparation/opération coûteuse, vous êtes face à une asymétrie d'information. Ces professionnels peuvent profiter de votre ignorance pour vous faire payer une opération qui n'était peut-être pas nécessaire.

L'expression française de “menteur comme un arracheur de dents”, où la réputation de “voleur” qui entache la profession des garagistes souligne la possibilité de ces comportements déviants lorsque l'information est asymétrique. Evidemment ces professions ne sont que des exemples, pour en donner un supplémentaire, l'étude de Johnson and Rehavi (2016) a montré que certains obstétriciens américains profitaient de l'ignorance des femmes enceintes pour pratiquer des césariennes qui n'étaient pas nécessaires simplement pour augmenter leurs salaires (aux Etats-Unis, les césariennes sont mieux payées que les accouchements naturels).

Ces asymétries d'information peuvent avoir de multiples conséquences sur le fonctionnement du marché que je détaille dans cette courte vidéo pour mes étudiants de L1 Introduction à la micro. Vous y trouverez le marché des occasions (Akerlof, 1970), l'application au marché bancaire (Stiglitz et Weiss, 1981) et les solutions à ces problèmes dont le signalement (Spence, 1970). Si vous préférez lire plutôt qu'écouter, le pdf est disponible ici.

25 mars 2020

Dépenses de santé depuis 1950

Dans cette vidéo, les évolutions des dépenses de santé depuis 1950 sont présentées en utilisant les indicateurs de Consommation de Soins et de Services Médicaux et les Dépenses Courantes de Santé. Les déterminants de la forte croissance de ces dépenses (+7% par an) jusqu'en 1985 puis la décélération de cette croissance sont présentées ainsi que les évolutions actuelles du secteur de la santé. Le chapitre s'ouvre sur les conséquences de la crise du coronavirus pour ce secteur.



23 mars 2020

Hyperinflation ou déflation?

J'enseigne l'introduction à la macro à des non économistes depuis maintenant suffisamment de temps pour avoir connu des événements qui me semblaient initialement hautement improbable. Le premier c'était les taux d'intérêts négatifs: dans les années 2004-08 j'enseignais que c'était possible mais assez improbable...méa culpa.

Depuis, je regarde avec inquiétude toutes les parties de mon cours qui me semblent (et qui semblent à nos étudiants) un peu exotiques, en me disant "et si ça aussi, ça arrivait"...

L'un des trucs les plus étrange que j'enseigne, c'est "le coût en chaussures", nommé de façon plus académique "coût d’inefficience" qui indique qu'en période de forte inflation, les liquidités sont investies de façon inefficace.

La référence aux "chaussures" provient du fait que comme la monnaie domestique perd constamment de sa valeur, les agents se précipitent dans les banques (et usent leurs semelles!) dès qu'ils ont des liquidités pour les convertir dans un actif qui ne perd pas de valeur. Ainsi durant l'hyperinflation allemande, des coureurs étaient employés par les entreprises pour se déplacer plusieurs fois par jours à la banque pour convertir chaque vente et se débarrasser des Mark qui perdaient de leur valeur dans la journée. L'investissement au lieu d'aller dans des activités productives était détourné vers ces coursiers et vers d'autres activités improductives (y compris bancaire).

Ces périodes d'hyperinflation, où le prix du repas change entre le moment où vous rentrez dans le restaurant et le moment où vous en sortez, semblent être de la science fiction. Actuellement le risque que nous courrons, est plutôt une récession et une période de déflation... et pourtant, si c'était l'inverse qui se passait? P Waechter pense par exemple que l'hyperinflation est très crédible. Les Banques Centrales vont déverser des montants monétaires énormes dans les jours et les mois qui viennent, la BCE a déjà déclenché un plan de 750 milliards d'Euro, et face à l'endettement inédit des Etats, elle va devoir poursuivre cet effort. Or, on ne résout rien avec une planche à billet, ce qui fait la richesse économique des nations, c'est bien la production. Ce déversement de liquidité pourrait disqualifier notre monnaie, et l'on pourrait alors connaître cette usure des chaussures et bien d'autres maux (coûts fantôme, coûts en catalogue etc).

Je ne le pense pas, pour une raison simple (peut-être trop simple), en 1923 le Mark n'avait plus aucune valeur, mais d'autres monnaies étaient valorisées sur les marchés, la guerre avec ses gagnants et ses perdants avaient eu un effet très asymétrique. Aujourd'hui, le choc est symétrique, le monde entier s'est arrêté de tourner, toutes les banques centrales vont déverser des liquidités, et donc je ne vois pas bien contre quoi nous pourrions échanger frénétiquement nos euros. Je table plus pour une déflation, que sur une hyperinflation (mais je me plante sans doute une nouvelle fois...). Quoiqu'il en soit, et même si je déteste jouer Cassandre, si la situation est difficile aujourd'hui, celle qui nous attend demain risque de l'être encore plus.

22 mars 2020

Nouvelles théories du commerce: la taille du marché

Voici une vidéo pour mes étudiants en L3 Option Economie Internationale sur les nouvelle théories du commerce international.
Cette première partie du cours traite de l'importance de la taille du marché (ou de l'accès au marché) qui permet d'agglomérer des activités (les ateliers du monde) et de développer des territoires jouant le rôle de plateforme aux exportations.
Présentation simplifiée du modèle monopolistique allant de l'économie internationale à l'économie géographique.
Quelques illustrations des conséquences de l'intégration sur l'agglomération des activités en Europe, en Chine et en France.


19 mars 2020

Bien privé et bien public

Voici ma vidéo destinée à mes étudiants de L1 en intro à la micro, mais aussi tout à fait compréhensible pour des lycéens, présente les problèmes de non rivalité et de non exclusivité associés aux biens publics qui conduisent à la tragédie des communs et au dilemme du prisonnier. Vous ne comprenez rien à ce résumé? Normal, regardez la vidéo!

La pandémie du corona virus, la situation des hôpitaux, la saturation des réseaux, l'industrie du disque, la qualité de l'information fournie par les médias sont autant d'éléments divers qui trouvent une cohérence grâce aux éléments abordés.

18 mars 2020

29 février 2020

La Banque Mondiale encourage les Etats à ne pas taxer les entreprises

Post intéressant de C. Kenny et J. Sandefur qui critiquent vertement l'indicateur "Doing Business" de la Banque Mondiale. Cet indicateur mesure la facilité de faire des affaires dans différent pays (création d'entreprise, l'obtention d'un permis de construire, raccordement à l'électricité, transfert de propriété, etc voir la Banque Mondiale pour plus de détails). Le point des auteurs est que la construction de cet indicateur part d'un à priori idéologique considérant qu'une taxation faible est favorable au business et que ce point de vue peut-être particulièrement dommageable pour les pays en développement qui ont massivement besoin de lever des impôts pour financer les besoins importants en éducation, santé etc.

Selon ces auteurs, dans la mesure où les pays se concurrencent pour gagner des places dans ce classement, cet indicateur encourage une course vers le bas des taux d'imposition vers les paradis fiscaux et les pays exportateurs de pétrole.


Ils citent un peu outré le point de vue de Simeon Djankov sur ce point:
"...pensez-vous qu'au Mozambique, au Pakistan, dans la grande majorité des pays du monde, une hausse des impôts se traduirait non pas par de la corruption mais par des investissements et une plus grande efficacité? Non ! Ils vont voler cet argent".

En fait, les deux points de vue sont défendables. Les taxes, comme les dettes d'Etat, ne sont pas mauvaises ou bénéfiques en soi, tout dépend de ce que l'on en fait.

Si l'Etat est un Léviathan qui spolie le plus grand nombre pour le bénéfice d'une élite au pouvoir, inévitablement il est souhaitable qu'une pression à la baisse soit exercée sur ces nations. Si à l'inverse les Etats maximisent le bien-être économique de leur citoyen, une telle concurrence débouchera vers une sous provision de bien public défavorable pour tous.

Donc tout dépend de la fonction objectif des nations. Avec Jacques Le Cacheux, nous avions réalisé une revue de la littérature sur l'optimisation et la concurrence fiscale en Europe dans laquelle nous concluions que pour ces nations cette concurrence était sans doute dommageable, contribuant à une destruction des Etats Providences et à de forte injustices fiscales (les facteurs les moins mobile étant lourdement taxé, i.e. travail et entreprise locale). Le cas de l'Europe n'est cependant peut-être pas généralisable au monde. Ce que l'on peut regretter avec Kenny et Sandefur c'est que si la littérature théorique est très claire sur cette distinction Etat Léviathan/Bienveillant, les études empiriques et les indicateurs (dont celui de la Banque Mondiale), prennent rarement en compte cette dimension qui est pourtant essentielle. Au delà des taxes, ils faut regarder ce qu'elles servent à financer pour faire avancer ce débat (et la construction d'indicateur).





17 février 2020

Une brève sur les épizooties

C'est reparti? Le ministère de l'agriculture vient d'annoncer plusieurs cas de grippes aviaires dans les basse-cours d'Allemagne (de Pologne, d'Hongrie, de Slovaquie etc) et demande aux éleveurs français et aux chasseurs la plus grande "vigilance" vis à vis des oiseaux migrateurs. Car voyez-vous lorsque les autochtones sont touchés par une épizootie, c'est déjà trop tard, la solution usuelle est de les exterminer pour restaurer la confiance des consommateurs. C'est d'ailleurs dans ces périodes de crise que l'on comprend à quel point la confiance est un rouage essentiel au fonctionnement des marchés car l'on mesure les sacrifices énormes qu'il faut réaliser pour la restaurer.

Grippe aviaire

Le 18 janvier 2018, 2700 canards de la commune de Meilhan ont été euthanasiés suite à la détection du virus de l'influenza aviaire. Ce fait divers représentait le n-ième épisode d'une grave crise qui touchait le département des Landes et le Sud-Ouest depuis plusieurs années. Déjà en 2016, la détection de 69 foyers dans huit départements (Dordogne, Landes, Pyrénées-Atlantiques, Gers, Hautes-Pyrénées, Haute-Vienne, Lot et Haute-Garonne) conduisait le ministère de l'agriculture a instaurer une procédure de vide sanitaire visant à progressivement vider les élevages de 18 départements. Le Japon, premier importateur mondial de foie gras, instaurait un embargo sur ce produit qui a duré deux ans. A ma connaissance aucune étude économique n'a été réalisée sur cette crise, il y a pourtant beaucoup de chose à apprendre de ces chocs, et de la façon dont de nouveaux acteurs apparaissent, la résilience (ou fragilité) des éleveurs frappés par la crise, les effets des subventions etc.

Fièvre porcine

La fièvre porcine africaine a eu l'année dernière un effet violent sur la production asiatique conduisant à l'élimination de plus de 20% du cheptel chinois (d'après les autorités chinoises). Quel vont être les conséquences de cette crise pour les autres producteurs (y compris européens)? Comme pour la crise de la filière avicole les études économiques sur cette crise reste à réaliser.

Vache folle

L’encéphalopathie spongiforme bovine des années 1990 au Royaume-Uni a sans doute été l'épizootie la plus étudiée. Plus de 2 millions d'animaux ont été abattus, les pertes ont avoisinées les 3 milliards d'euros avec des conséquences économiques au delà du secteur agricole avec une baisse de la fréquentation touristique en Angleterre et en Irlande conséquente, voir notamment Thompson et al. (2002).
La fièvre aphteuse du mouton a aussi fait l'objet de quelques études. Je vous recommande en particulier les travaux de Rault (2013) et Gohin et Rault (2014), chercheurs à l'INRAE qui ont étudiés les conséquences de la fièvre aphteuse en Bretagne.  Leurs recherches révélaient des effets de long terme pour la production et une désorganisation durable de la filière affectant toute la chaîne d'offre, de l'exploitation agricole à l'industrie agro-alimentaire.

Au delà du caractère moral (extermination de milliers, parfois de millions d'animaux), qui pose réellement question, davantage d'études devraient être financées pour évaluer les coûts économiques énormes de ces épizooties et rechercher des solutions alternatives.

Références

  • Gohin A., Rault A. (2013) "Assessing the economic costs of a foot and mouth disease outbreak on Brittany: A dynamic general equilibrium analysis" Food Policy, 39, pp. 97-107.
  • Thompson, D., Muriel, P., Russell, D., Osborne, P., Bromley, A., Rowland, M., Creigh-Tyte, S., Brown, C., 2002. Economic costs of the foot and mouth disease outbreak in the United Kingdon in 2001. Revue Scientifique et Technique de l'Office international des Epizooties 21, 675-687.
  • Rault, 2013. Conséquences et gestion des risques sanitaires épidémiques: application à la production animale Bretonne. Thèse Agro-Campus Ouest, Université Européenne de Bretagne.



10 février 2020

Regional Trade Agreements in Africa

Trade between African countries only represents 15 percent of their exchange with the world. This a small percentage in comparison with other continents: internal trade between North American countries represents almost 50 percent of their total trade, similar numbers can be found for Asia, and to a lesser extent for South American countries (around 30 percent).

This is is all the more disappointing given that for more than forty years, African countries have enforced different Regional Trade Agreements (RTAs) going from free trade areas, to common markets, to political and currency unions and finally to monetary unions.

Can we conclude from these prima facie evidences that RTAs have been inefficient? We don't think so, there is a long list of individual and bilateral variables that can explain the weak continental integration (specialisation patterns, regional or civil conflicts, preferential agreements with developed countries, etc) that must be controlled before concluding on the usefulness of RTAs.

In our study, working with historical data on international trade, we use a dummy of RTAs that varies over time enabling us to control for the various variables explaining trade by using country pair, importer-year, and exporter-year fixed effects. All the aforementioned RTAs in Africa enforced between 1955 and 2014 are analyzed.

We find that the effects of RTAs have been strong but the bulk of this trade creation occurred between 1955 and 1990. Regarding the nature of RTAs, while Economic Integration Agreements (EIAs) still favour trade in Africa, there was no trade creation coming from Free Trade Agreements between 1990 and 2014. In that period, when the heterogeneity of RTAs are taken into account, RTAs in general (EIAs and FTAs) have no effect. This lack of impact can have different causes, among which the content of the RTAs that has changed over time.

Behind-the-border policies

Many recent RTAs in Africa include rules on capital mobility, competition and on environmental policies introducing hidden protection that may be detrimental for trade. As argued by Rodrick (2018) “free trade agreements” are less about “free trade” and more about behind-the-border policies (regulatory standards, investment etc) driven by rent-seeking behavior of well-connected firms that lead to inefficient trade agreements. We contend that this hypothesis does not apply to Africa. RTAs that include behind-the-border policies do not significantly deter trade there.

Home Market Effect in Africa?!?

Another reason explaining why contemporary RTAs have limited effects, may be found in their redistributive effects between members, improving the terms of trade of some countries at the expense of others. In relatively large countries, economies of scale due to the domestic market size may explain why RTAs have fostered the creation of a disproportionate numbers of activities in these countries and not elsewhere. In colloquial terms, this analyzis refers to the literature on the “Home Market Effect” (Krugman, 1980; Crozet and Trionfetti, 2008; Costinot et al., 2017). This theoretical hypothesis has not yet been tested for Africa since the continent is rightly viewed as being highly specialized on a limited number of agricultural goods. There are however some countries in Africa that may have attracted industrial activities in the way described by Krugman (1980). Indeed the industrial sector in Africa, is still underdevelopped but has known a particular increase as illustrated by the export of industrial goods of African countries.




Beyond that effect, we also test the “Hub Effect Hypothesis”: with regional trade integration, a country with the best access to other markets can become a platform for exports, attracting and creating activities at the expense of countries with poor international networks (Puga and Venables, 1997; Ossa, 2011; Mossay and Tabuchi, 2015). Overall we find that there is no home market effect due to RTAs, however some hub effects are observed.

This is more or less the introduction of our paper, if you are interested by the details, you can find the paper here:

Fabien Candau (UPPA), Geoffroy Guepie (ONU) & Julie Schlick (CEPII)
Moving to autarky, trade creation and home market effect: an exhaustive analysis of regional trade agreements in Africa. Pages 3293-3309 | Published online: 14 Feb 2019 (also the wp version here)

We are currently working on a more in-depth analysis of this topic which is under revision in the Journal Development Economics, so stay tuned!

06 février 2020

The blog is dead, long live the blog!

A quelques jours près, il y a 10 ans je créais ce blog. Quelques mois plus tard, Elisa Dienesch me rejoignait dans cette aventure. Nous avons beaucoup écrit au début et puis, plus récemment, le rythme s'est ralenti en raison des différentes responsabilités que nous avons pris dans nos universités. Mais je ne lâche pas l'affaire, ce blog est utile pour nos étudiants sur pas mal de questions qui sont peu traitées ailleurs.
C'est donc reparti pour 10 ans sur les mêmes bases à quelques lifting près. Tout d'abord, j'abandonne le nom de "Blogage Economique" qui avait été choisi parce qu'à l'époque il y avait un "bavardage" intéressant entre blogs et aussi entre auteurs et lecteurs dans les commentaires qui méritait ce terme nouveau. Or ce blogage a fait long feu. Nous partons donc sur "Le Post Economique" qui est plus parlant.
La ligne édito sera la même, soit de l'économie internationale principalement, avec quelques escapades en économie de l'environnement, économie du développement, économie urbaine et en justice économique. 
Pour fêter nos dix ans, j'ai retravaillé quelques billets en faisant le petit travail d'édition suivant: l'archive HAL propose désormais une rubrique article de blog, j'ai donc testé la fonctionnalité en éditant quelques articles en pdf avec une jolie mise en forme, cela pourra être utile à nos lecteurs pour stocker ou imprimer nos posts.

Voici donc:
En route pour le changement climatique!
Le Centre et la Périphérie 

A très vite!

PS: de nombreux blogs institutionnels sont apparus récemment que nous conseillons vivement à nos lecteurs dont le blog de l'INSEE et le blog de l'IPP.  

24 septembre 2019

Leah Platt Boustan

Très intéressante présentation de Leah Platt Boustan sur les migrations internes. Leah Boustan est une économiste-historienne qui a beaucoup travaillé sur les migrations noires Sud-Nord au sein du "melting-pot" américain. J'avais particulièrement apprécié son bouquin "Competition in the promise land" où elle décrit à la fois le formidable espoir lié à cette migration interne qui a permis à une grande partie de la population noire de quitter le Sud (dans les années 30 environ 75% des noirs américains vivaient dans le Sud cad dans les onze Etats confédérés, le Kentucky, l'Oklahoma et la Virginie occidentale) et d'obtenir des salaires bien plus élevées dans des villes comme New York, Pittsburgh où Détroit, mais aussi les conséquences de ces migrations sur les noirs déjà présents qui ont directement subi une concurrence plus forte et une baisse de leurs salaires. Elle présente aussi de nouvelles estimations du "white flight", la fuite des blancs liée à un nouveau voisinage noir expliquerait un quart de la péri-urbanisation des blancs (et donc de la ségrégation avec des villes caractérisées par des centres noirs pauvres et des banlieues blanches riches).

Dans la vidéo qui suit elle fait une revue de la littérature beaucoup moins historique (et moins axée sur les USA) concernant les gains migratoires à l'intérieur des pays et souligne l'importance du matching entre les qualifications des migrants et les caractéristiques offertes par les villes ainsi que les effets de réseau. La discussion qui suit la présentation est, ce qui est rare, toute aussi intéressante.


18 juillet 2018

Les politiques ne servent à rien?!

Un post très court pour signaler deux articles, le premier, d'Easterly et Pennings (2018) analyse la contribution de régimes plus ou moins autoritaires à la croissance économique des nations. Les dirigeants de ces régimes sont souvent vus par leurs défenseurs comme des leaders économiques permettant le développement, i.e. de "grands visionnaires". A l'inverse les opposants, voient dans ces dirigeants, des "fossoyeurs économiques" qui détournent les richesses économiques des nations à des fins personnelles.

Sans aller jusqu'à dire que ces leaders ont été insignifiants, l'étude d'Easterly et Pennings (2018) montre que ces leader n'ont pas eu, dans une grande majorité de cas, d'effet significatif sur la croissance économique, ni positif, ni négatif.

Dans le même style, Donald Trump se targue d'être à la source de la croissance américaine actuelle. Ses opposants prédisent à l'inverse fréquemment une apocalypse proche imputable à ses décisions. Born et al. (2018) ont étudié l'effet Trump sur la croissance et...suspense... ils ne détectent rien. L'économie américaine trace sa route, son sentier de croissance ne semble pas être affecté par son président.

Evidemment, la méthodo de ces papiers est discutable, mais l'idée d'étudier la contribution des chefs d'état est bonne, d'autant plus qu'elle permet de relativiser la performance des hommes providences.

F.C.

PS: pour les 100 ans de sa naissance, aujourd'hui une petite citation d'un homme providence, dont l'intelligence a justement été de penser qu'il ne pouvait rien faire sans les autres:

"A good leader can engage in a debate frankly and thoroughly, knowing that at the end he and the other side must be closer, and thus emerge stronger. You don't have that idea when you are arrogant, superficial, and uninformed." N Mandela

19 juin 2018

Guerre commerciale éclair


Guerre commerciale?!? Il y a quelques mois à peine, ce terme évoquait les pages jaunies et peu lues de quelques historiens économiques aux tomes effrayants (Bairoch). Qui se souvient des guerres commerciales franco-italienne (1886-1898), franco-suisse (1892-1895), germano-russe (1893-1894)? Tout au plus, pourrait-on écrire quelques phrases sur la crise de 1929 dont on pense, sans en être sûr (Eichengreen), qu'elle a conduit au Hawley-Smoot Tariff Act visant à protéger les entreprises américaines de la concurrence étrangère, qui lui-même a conduit à des représailles en cascade. Sans doute a t-on longtemps rangé ces guerres commerciales dans le placard de l'histoire grâce à une conclusion un peu simpliste: ayant constaté les méfaits de ces guerres commerciales, les nations se regroupent et signent le GATT qui deviendra l'OMC avec comme principal objectif d'éviter ces situations non coopératives qui diminuent le bien-être de tous. Pour beaucoup d'observateurs, l'OMC et ses règles de réciprocité et de non discrimination ont assuré la paix commerciale.

Le POTUS n'est pas d'accord et répète en boucle sur Fox:

"The trade war was started many years ago by them and the United States lost... We lost $500 billion in trade deficits last year. We can't do that." Trump, le 16 juin 2018

En fait il parle peut-être, soyons généreux, d'une sous-évaluation du Yuan qui aurait permis à la Chine d'être un peu plus compétitive que le niveau de compétitivité lié à ses fondamentaux. Car en fait s'il n'y a pas eu de guerres commerciales depuis longtemps, il y a bien eu plusieurs guerres des monnaies (au passage l'euro nous a permis de sortir de cet autre jeu sous-optimal que sont les dévaluations successives).

Pour Trump, une guerre commerciale, ce n'est pas une politique désuette au relent mercantiliste qui a démontré son inefficacité, c'est un outil politique qui lui fait marquer des points auprès de son électorat. Il utilise les tarifs à des fins populistes.

Que va t-il se passer? D'après Trump: "trade wars are good, and easy to win. Example, when we are down $100 billion with a certain country and they get cute, don’t trade anymore-we win big. It’s easy!"



Mais d'après quelques rares études économiques (Ossa, 2014; Nicita et al. 2017) les tarifs pourraient augmenter entre 20 et 60% suivant les pays en cas de guerre commerciale mondiale, ce qui pourrait entraîner (mais alors là attention, c'est de la haute spéculation) une baisse de la croissance mondiale allant de 1 à 2% selon Krugman et évidemment des pertes bien plus conséquentes pour l'économie américaine. Une guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis ne devrait impacter l'Europe qu'indirectement (Krugman sur-estime sans doute les pertes au niveau mondial) via une baisse de la demande américaine.

Mais si guerre commerciale il y a, ce sera une guerre éclair et ce pour une raison simple, ces guerres sont rapidement trop couteuses. Pour illustrer, prenons un exemple concret, qui sans être original (détaillé par C Rampell et repris depuis dans différents journaux), est révélateur: les machines à laver. En janvier, Trump annonce une forte augmentation des tarifs sur ces produits, principalement pour sauver Whirlpool, c'est à dire du made-in-america garant d'emplois et d'innovation, on vous le dit:

“We hope that the tariffs will ensure the highest level of innovation” Aaron Spira, Whirlpool’s chief legal officer

Dans les faits, c'est une hausse inédite de 17% du prix des lave-linges.

Alors certes, des emplois ont été sauvegardés, mais si vous sommez ces 17% sur les 10 millions de machines à laver vendues par an vous obtenez une somme qui dépasse largement les salaires versés, en bref une telle politique est extraordinairement coûteuse. L'histoire devient encore plus incohérente, si l'on songe que les taxes sur l'acier annoncées par Trump vont renchérir le coût de fabrication de ces machines.

Pour parachever l'illustration, il est évident que la meilleure stratégie de représailles des "partenaires" est de taxer les machines à laver américaines (déjà annoncée par la Chine). Bye, bye les emplois sauvegardés...

Bref, les pertes nettes des guerres commerciales apparaissent rapidement et en principe elles ne durent pas longtemps, celle engendrée par le Hawley-Smoot Tariff Act s'est cloturée deux ans plus tard avec le Reciprocal Trade Agreement Act, dans l'intervalle le monde s'est appauvri.

F. Candau




31 mai 2018

Les meilleurs livres de microéconomie pour des L1?

A la fin de mon cours, un (petit) groupe d'étudiants de L1 m'a demandé de leur conseiller des livres de MICRO pour les VACANCES!? Partant du constat que certains étudiants ne lisaient pas assez, le responsable d'année m'a aussi demandé une sélection de livres faciles à lire.

L'idéal serait un ouvrage qui reprendrait tous les chapitres enseignés de façon littéraire, dans un style riche et qui donnerait du sens à la matière. Par exemple un bouquin sur le consommateur et le producteur qui discuterait des préférences et des isoquantes en rendant cette partie du cours palpitante serait parfait! Faut pas rêver, cela n'existe pas. Il existe par contre de bons ouvrages sur les marchés, leurs défaillances, sur la concurrence imparfaite et les biais cognitifs.
Spontanément je conseillerai pour son côté facile à lire:

  • L'économie est un jeu d'enfant de Tim Harford. 
Mais il y a sans doute mieux. N'ayant pas d'idées radicalement différentes, j'ai fait appel aux réseaux sociaux, voici donc de bons conseils de lecture (par ordre chronologique des réponses à ma question sur twitter):
  • L'économie de marché, de Guesnerie, conseillé par @econoclaste avec cette première page qui donne effectivement envie de lire la suite:

  • Les habits neufs de la concurrence de François Lévêque, toujours par @econoclaste qui commente "récent, sympa à lire, plein de sens. Mais pas en mode intro comme le Guesnerie. Concurrence imparfaite appliquée au vrai monde".
  • Du bazar à la corbeille - Une histoire des marchés de John McMillan par @Undercoverhist qui "insiste sur le MacMillan, pas très connu en France mais complètement littéraire et très bien écris: voir les commentaires sur la VO" et conseille aussi les ouvrages de Robert Frank dont La course au luxe.
  • Economie du bien commun de Tirole a aussi été beaucoup proposé, c'est cependant un ouvrage qui, de part ses références multiples et son souci de rigueur, est peut-être plus adapté à un niveau L3. 
  • Microeconomics, a very short introduction, de Dixit, conseillé par @anace. Si l'anglais ne vous fait pas peur, Dixit conseille à la fin de son ouvrage plusieurs autres livres sur chacun de ses chapitres (le premier qu'il cite est le McMillan, il y a aussi le Harford).
  • des romans? Il y a les policiers de Marshall Jevons, tels que Meurtre à la marge ou Equilibre fatal conseillés par @Marion_Gaspard, c'est "amusant sur comment raisonnent les économistes, mais pas très bien écrits (pour des romans policiers)".
  • Freakonomics de Levitt et Dubner, conseillé par @PhilDelacote et @macnana.  
  • Pas de pitié pour les gueux de Cordonnier, via @ZemmourMichael, vous trouverez une recension critique de l'ouvrage par Stéphane Ménia ici
  • Pourquoi lire un livre, alors qu'il y a carrément des collections? Le @captaineco_fr en mode conseil de lecture : "sur les incitations et le comportement des individus, "Nudge" se lit bien et est traduit en FR. Sinon globalement la collection "PopEconomics" est sympa". 
  • Côté théorie des jeux, il y a le Poundstone d'après @ladej qui conseille par ailleurs les stratégies absurdes: comment faire pire en croyant faire mieux
  • Pour de la micro underground lire Les gangsters de l'économie de Raymond Fisman et Edward Miguel et Pour en finir avec les mafias d'Emmanuelle Auriol conseillés par @IPRArnould
  • Une liste dans la liste: @adelaigue nous conseille 5 ouvrages proposés par Harford (et confirme le McMillan).
  • Pour conclure, @ABelgo_optimum propose d'ouvrir aux Esprits animaux d'Akerlof et de Shiller.
Bonne lecture, si vous avez d'autres idées, écrivez (@blogageco), je compléterai.

Un grand merci à tous ceux qui ont participé et proposé des ouvrages.

27 juin 2017

Pollution Havens are not a Myth!

This column argues that laxer environmental standards significantly explain the location choice of polluting affiliates. Both globalization and corruption open the door of Pollution Havens.
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Fabien Candau, Elisa Dienesch
With the withdrawal from the Paris climate agreement, Donald Trump opens a dangerous Pandora's box for the environment. Is it possible that the world’s second largest emitter of greenhouse gases also becomes the world's new favorite pollution haven?
It is beyond the scope of this column to predict firms behaviors on that topic and to analyze the American case in particular, but in a recent paper (Candau and Dienesch, 2017, JEEM), we characterize the main features of pollution havens: lax environmental regulation, good market access to high-income countries and corruption opportunities. We analyze the location choice of European-controlled enterprises and we find new results concerning the Pollution Havens Hypothesis (PHH).
When considering the impact of environmental standards on relocation of multinational firms, economists tend to dismiss their significance. Some authors have even advocated that the flight of physical capital in countries with laxer environmental standards is a "popular myth" or a delusion. They argue that 1) the cost of environmental norms is too small to cause relocation 2) countries with lax environmental standards have repulsive characteristics such as poor institutions and bad governance which represent a cost for multinational firms.
We revisit this question, showing instead that pollution havens are a reality fostered by globalization and bad governance.

Pollution Haven, from the myth to the reality

In the early 2000s, it was quite common to dismiss the existence of pollution havens by underscoring that there is no evidence of this hypothesis. Laxer environmental standards could not significantly explain the location choice of polluting plants. 
However a growing number of articles have successfully found this effect for inward, outward, and outbound foreign direct investments (FDI) in the context of the United States (see Rezza (2014) for a meta-analysis). While the discussions on PHH have thus far relied to a great extent on data from the United States, a similar analysis for Europe has been neglected. This is surprising since the European environmental policy has been quite active over the past few years. Furthermore, Europe and its neighborhood have changed; post-communist economies (central and eastern European countries, Russia, and China) as well as partners in Maghreb (e.g., Tunisia and Morocco) have now reached an intermediate level of bad governance - good enough to conduct business (e.g., without risk of expropriations) but still poor enough to allow businesses to pollute with unspoken license. Lastly, access to the European market has been vastly improved thanks to multilateral, regional, and preferential trade agreements, which make relocation outside Europe and/or at its periphery less costly. As a result, Europe is the perfect field to analyze the PHH and its interaction with governance and trade integration.

Market Access

Countries with stringent environmental rules have advantages that can overtake the environmental cost (e.g. better infrastructures, larger market size, better endowment in human capital etc). In order to operate in the largest markets, firms agree to pay the highest environmental costs, but if these costs are excessive, they move out of their “green fortress,” particularly if they can secure access to consumers from a peripheral location and follow laxer environmental standards.
By improving market access to developed countries from pollution havens, globalization erodes the advantage of locating plants close to the point of consumption. Market access is thus a central variable to understand the reason behind the change in locations of polluting firms.
Our results show that firms are motivated to reach new markets through the market potential offered by the partner while a good market access from Europe retains activities. There are multilateral gains provided by the destination. Relocation is also clearly motivated by the market potential offered by European nations themselves in their own markets, matching the fragmentation process and the need to re-import cheaper inputs from abroad.

Corruption

It is true that countries with lax environmental standards have repulsive characteristics such as poor institutions and bad governance which represent a cost for multinational firms. However, for polluting firms, this negative and direct effect, is balanced by a positive and indirect one:  corruption can be a tool to reduce the stringency of environmental policies (we call this the "Corruption Paradise Hypothesis").
Challenging the potential endogenous bias of environmental regulation and the ambiguous role of corruption on location choices with an original two-step procedure, we find evidence that corruption indirectly increases the number of relocations of polluting firms to pollution havens

Conclusion

Market access matters to explain Pollution Havens, this leads to a logical question: does protectionism the cheap way to reduce relocation? We are skeptical, according to our estimate, the protection of the European market (e.g., a carbon tax on imports) to stop relocations to pollution havens must be high (a decrease of the European market for Morocco and Tunisia equivalent to 13%) not to say prohibitive (31% for China), which will have substantial effects on firms competitiveness and on consumers welfare. A global agreement on environmental standards is the obvious solution, but it is also obvious that it is an utopia. More certainly local fights and solutions can be found, but the future looks definitely less bright with validations of the Pollution Haven Hypothesis than without.

Reference:

F Candau, E Dienesch, Pollution Haven and Corruption Paradise, Journal of Environmental Economics and Management, Volume 85, September 2017, Pages 171–192. 

(Working paper available here, older version at ideas)

07 juin 2017

Conseils aux doctorants

Quelques conseils pour:
  • Faire une bonne introduction (here it is), le texte vient de Brander et de Head. C'est la méthode classique, "en entonnoir" (1. Hook, 2. Questions, 3. Antécédents, 4. Value-added 5. Road-map). Certaines personnes vous conseilleront d'être plus direct et de présenter rapidement votre contribution (cad de ne pas attendre la quatrième étape). C'est plus périlleux et nécessite un certain entrainement, si ce n'est un certain talent. Je conseille donc à ceux qui débutent la bonne vieille méthode de Brander et Head. Il faut cependant avouer que les lecteurs sont de plus en plus pressés et qu'une version déformant un peu l'entonnoir peut-être très efficace, voici par exemple les première lignes d'intro d'un papier de Behrens, Duranton et Robert-Nicoud:  "Output per capita is higher in larger cities. For instance, across 276 US metropolitan areas in 2000, the measured elasticity of average city earnings with respect to city population is 8.2%. This paper proposes a model that integrates three main reasons for this fact. The first is agglomeration economies:...". Ca donne envie de lire la suite!
  • Avoir un article bien structuré, par Marc Bellemare
  • Une bonne conclusion
  • Faire une bonne présentation par Rachael Meager (oct 2017)
  • Ecrire un article par Thimothy Beatty et Jay Shimshack 
  • Faire de bonnes diapos pour un séminaire par Shapiro. Attention de ne pas être une illustration vivante du dessin précédent....

15 février 2017

Compétitivité des pays

Nous avons le plaisir d’accueillir ce jeudi 16 février, Raphael Chiappini pour une conférence sur la "Compétitivité des pays", basée sur un ouvrage co-écrit avec Flora Bellone dont vous trouverez une recension ici. La conf est ouverte à tout le monde et sera particulièrement intéressante pour les étudiants de licence et d'une façon générale pour toutes les personnes intéressées par l'économie internationale.


07 janvier 2017

Epargne et investissement au niveau mondial, les opposés s'attirent

Pour quelles raisons un pays se met-il à importer plus qu'il n'exporte? Précédemment nous avons discuté l'argument de compétitivité. Dans ce post, nous allons aborder l'argument de la "surabondance d'épargne au niveau mondial" (global saving glut), ses raisons et ses conséquences.

Dans le précédent post nous avons vu que la balance commerciale (export - import) s'égalise au différentiel d'épargne et d'investissement:

Balance commerciale= Epargne-Investissement

Il est "amusant" d'observer que ceux qui veulent à la fois plus d'investissement et une amélioration de la balance commerciale verront inévitablement l'un de leurs souhaits ne pas s'exhausser si l'épargne est constante. Un pays qui a une épargne plus importante que son investissement a obligatoirement une balance commerciale excédentaire. C'est le cas de la Chine, d'une grande partie des pays d'Asie de l'Est et de l'Allemagne. A l'inverse dans le cas où l'investissement est supérieur à l'épargne, la balance commerciale est déficitaire, c'est le cas de la France, d'une grande partie des pays européens et des Etats-Unis. Les déficits des uns au niveau mondial sont forcément les excédents des autres, mais quel est le facteur explicatif initial.

Remarquons tout d'abord que la relation précédente ne nous indique rien sur le sens de la causalité. Dans certains cas c'est la balance commerciale qui affecte le déséquilibre entre épargne et investissement et dans d'autres cas c'est l'inverse.

En ce qui concerne les pays asiatiques, dont la Chine sur laquelle je vais focaliser mon attention, la causalité initiale semble aller des exportations vers l'épargne.

Au terme d'une succession de réformes débutées en 1978, la Chine a réussi à industrialiser plusieurs zones spécifiques, dont de grandes villes côtières. La hausse des salaires, qui accompagne l'industrialisation, a cependant été limitée par le flux constant de nouveaux arrivants. En effet comme dans tout pays en développement il y avait (et il y a sans doute toujours) un surplus de travail important dans le secteur agricole (chômage déguisé), qui en se déversant dans les villes a contenu la hausse des coûts salariaux.

Ainsi les salaires ont progressé moins vite que les gains de productivités entraînant une hausse de la profitabilité du secteur, permettant progressivement plus d'investissements (conformément à la théorie de Lewis (1954), voir ce doc du FMI de Das et N'Diaye (2013) pour une discussion sur la fin de ce mécanisme).

La Chine a aussi joué sur son taux de change pour renforcer sa compétitivité avec une sous-évaluation très claire sur la période 1984-2003 que nous avions documenté ici (voir surtout la fin du post d'Elisa, section 5, sur les différentes périodes de sous-évaluation du yuan).

Le dynamisme du secteur industriel a eu des retombées dans les services enclenchant un développement local de plus en plus fort. Or la croissance des revenus entraîne mécaniquement une croissance des montants épargnés. Si l'on rajoute a cela que la politique de l'enfant unique a eu pour conséquence évidente qu'un seul enfant supporte la charge financière de ses deux parents (en 2005, 50% des revenus des personnes de plus de 60 ans provenaient de la famille, d'après cette étude de Choukhmane, Coeurdacier et Jin (2014)), on comprend mieux les comportements d'épargne en Chine qui ont été (et sont toujours) excessifs par rapport aux autres nations (l'épargne représente environ 50% du revenu national).


Notons de plus qu'outre l'émergence d'une classe moyenne, les très hauts revenus ont explosés en Chine. La part des revenus détenus par les 1% les plus riches a ainsi augmenté de 120% entre 1986 et 2003, or sachant que le PIB réel a en moyenne augmenté de 200% sur cette période on mesure en partie l'accroissement inédit des richesses en Chine. Les chiffres sont encore plus impressionnants si l'on prend une période plus longue comme en témoigne  Alvaredo et al. (2016) et Piketty et al. (2016) dont les résultats sont résumés dans le tableau suivant.



Cependant, en raison du sous-développement du secteur financier (et d'un désir de diversification des portefeuilles), les gestionnaires de ces capitaux ont cherché des débouchés à l'international, les Etats-Unis et l'Europe ont été les principaux bénéficiaires. La crise de 2008 a freiné momentanément ces flux, mais les investissements sont repartis à la hausse depuis. Le seul changement notable concerne le fait que ces excédents extérieurs (qui étaient investis en titres publics au travers des réserves de change) financent désormais un nombre croissant d'acquisitions d'entreprises.

En 2015, les acquisitions d'entreprises faites en Europe par des entreprises chinoises s'élevait à 38 Mds de $. Notons que ce changement pourrait avoir des conséquences sur les marchés, en effet alors que les achats d’obligations à l’étranger par les investisseurs chinois ont eu tendance à faire baisser les taux d’intérêt à long terme, les acquisitions pourraient faire monter les cours boursiers américains et européens.

La Chine n'est qu'un exemple marquant de cet excès d'épargne (le Japon, les pays de l'OPEP et l'Allemagne, ont pour des raisons différentes aussi un excédent) qui s'investit en Europe et aux Etats-Unis. Aussi, si nous revenons à notre équation précédente, il semble cette fois que la causalité aille de l'investissement vers la balance commerciale: c'est l'écart entre l'épargne et l'investissement qui creuse la balance commerciale.

Pour caricaturer, d'après cette thèse si les pays développés (notamment les USA) importent plus qu'ils n'exportent, cela n'a rien à voir avec la faiblesse des exports, mais avec l'importance des importations, causée par une forte consommation (e.g. immobilier avant la crise des sub-prime) et à un fort investissement (e.g. gaz de schiste), eux même rendus possible grâce à des taux d'intérêt faibles causés par cet excessive épargne.

Le problème de déficit commercial ne serait donc pas un problème interne de compétitivité mais un problème externe.

La solution, n'est pas évidente, les chinois épargnent énormément parce qu'ils ont peur de l'avenir, notamment parce qu'ils ne disposent pas d'un système de retraite digne de ce nom. Une réforme fiscale d'envergure visant à financer une couverture des risques pourrait améliorer cette situation et enfin allumer le moteur d'une croissance interne en Chine qui peine à démarrer. Cette solution, qui implique de modifier en profondeur le système chinois, est donc plus facile à énoncer qu'à mener, mais la récente diminution du poids des exportations dans le PIB chinois (voir Gaulier, Zignago et Steingress, 2017) est peut-être une indication d'un changement de l'économie chinoise.

F. Candau

NB: pour un exemple pédagogique sur la balance commerciale et les entrées et sorties de capitaux, vous pouvez imaginer l'indépendance de la ville de Neuilly.

04 janvier 2017

Not Made in France: Déficit commercial et compétitivité

Le déficit commercial est un sujet qui revient sans cesse et qui inquiète nos politiques. Aux USA, le débat a été relancé par la nomination de Peter Navarro à la tête du National Trade Council et de ses déclarations alarmistes concernant le déficit commercial américain.

En France, ces commentaires ont été moins nombreux depuis le pic de -74,2 Md€ atteint en 2011 (il a depuis diminué puis légèrement augmenté cette année pour atteindre 50 Md€), mais des déclarations similaires ont très souvent été faîtes (et le seront à nouveau dans le futur).

Pour F. Bayrou, le déficit commercial c'était le "problème central" en 2012: "lorsque un pays s’appauvrit tous les mois, les emplois s’en vont. Soixante-dix milliards, c’est l’équivalent de la totalité du salaire annuel, avec les charges, de plus de 2 millions de salariés. Comme on a 2,5 millions de chômeurs à temps plein… Il ne faut pas chercher plus loin les raisons".



Pour le FN, même combat: "Cette dégradation catastrophique de la balance commerciale française est une calamité pour l’économie. Elle est nourrie en effet par la consommation des ménages, seule variable économique encore dans le vert, qui profite donc à plein à l’emploi étranger au détriment de l’emploi français. Ce sont les importations qui sont stimulées, et non la production nationale."

et ainsi de suite, vous trouverez les mêmes points de vue à gauche, droite et extrême gauche.

Dans ce post je n'aborderai pas les déterminants des déficits commerciaux que l'on voit dans les premiers cours de macro (i.e. l'épargne et l'investissement que j'aborde dans ce post du "global saving glut", et les déficits publics sur lesquels il faudra que je fasse un post), je vais en rester à cet argument simple des politiques, les importations, c'est mal, donc les déficits aussi.

Partons d'une identité comptable (par définition, cette identité est toujours vérifiée, elle décrit comment est calculé le PIB, voir "l'approche demande" de l'INSEE, on considère ici que les dépenses publiques sont ventilées dans les différents déterminants du PIB):

Production de la nation = Consommation+Investissement+Exportation-Importation

La plupart des gens considèrent qu'il y a une substitution très forte entre les biens produits en France et les biens importés. Toute hausse des importations correspond à une baisse des conso "made in France" et donc affecte négativement le PIB. Consommer "français" serait ainsi un acte patriotique qui améliorerait notre richesse.
Mmm quel titre pour cette photo...le globe pour du made in France?

 Alors, oui, il y a du vrai dans cette idée qui est à la base de tous les discours politiques. Il est possible que lorsque vous achetez des sous-vêtements produits ailleurs, vous n'achetiez pas de sous-vêtement français.

Ceci dit, sans jeu de mots, vu le prix de ces biens, il faut être bien sûr que si vous les achetez, vous ne renoncerez pas à un restau ou deux pour compenser, car dans ce cas, pas sûr que le bilan soit positif. L'exemple est évidemment cocasse, mais d'un point de vue général, il n'est pas évident qu'une politique qui renchérirait les importations (e.g. une dévaluation, ou une hausse des droits de douane) améliorerait la situation économique de la nation, bien au contraire.

Il y a quelques années, Charlotte Emlinger et Lionel Fontagné avaient évalué que les biens importés représentaient un gain pour le pouvoir d'achat des consommateurs allant de 100 à 300 euros par mois, ils concluaient cette étude par ce commentaire toujours d'actualité:

"La substitution de produits nationaux aux produits importés augmenterait la dépense sur les produits concernés, ce qui réduirait la consommation de services. Or il est tout à fait possible que le contenu en emplois des services, par euro de valeur ajoutée, soit plus important que celui des usines robotisées fabriquant les substituts aux biens importés".

Voir aussi cet article de Blaum et al (2016) qui montre que sans les importations de biens intermédiaires le prix des biens industriels français augmenteraient de 27%.


mais alors, il est où le problème?

Si problème il y a concernant le déficit de la balance commerciale, c'est du côté de la compétitivité qu'il faut regarder (voir le récent repère sur ce thème de F Bellone et R Chiappini, résumé ici). Certes, la France s'en sort relativement bien sur le luxe, le vin, l'aéronautique, le naval etc, mais ce constat est loin d'être généralisable à l'ensemble des exports, la France perd plus de parts de marchés que des pays similaires. Est-ce grave?

Chercher à améliorer la compétitivité d'une nation est une obsession dangereuse disait à juste titre Paul Krugman il y a quelques années. Beaucoup d'économistes sont d'accord avec ce constat et c'est sans doute pour cela qu'ils considèrent aussi que cette obsession pour la balance commerciale n'est pas centrale voire toute aussi dangereuse. Une politique d'austérité qui appauvrirait les gens réussirait à merveille à réduire le déficit de la balance commerciale, à l'évidence donc, la lutte contre ce déficit commercial ne peut être une fin en soi. Une réduction du coût du travail, qui affecte les performances à l'export, mais joue aussi sur la demande intérieure, peut-être tout aussi contre-productive pour la nation. Ce débat passe de plus à côté d'un fait marquant, récemment relevé par ce rapport du CAE, le coût du travail ne représente que 23% de la valeur ajoutée des exportations, il reste donc de nombreux déterminants à analyser pour améliorer la compétitivité des entreprises qui peuvent être d'intéressantes obsessions économiques.

Inutile donc de copier sur son voisin et sa politique de modération salariale et de fragmentation internationale de son appareil productif, d'autres voies existent [Edit du 05/01/17 voir cette excellente comparaison des économies France/Allemagne]. Vous remarquerez au passage qu'un excédent de la balance n'est pas synonyme de gain net en termes d'emploi industriel...



Le management, la vie dans l'entreprise, la connaissance des marchés (e.g; maîtrise des langues et des cultures), l'investissement (en nouvelles technologies évidemment, mais aussi en maintenance, éducation, formation professionnelle)  sont autant d'éléments qui comptent pour améliorer la productivité globale des facteurs et pour gagner des parts de marché.

Ce résultat ne devrait pas nous étonner, les études sur les sources de croissance économique avancent déjà depuis des décennies qu'une partie non négligeable des gains de productivité ne provient pas du travail et du capital physique mais d'éléments plus ou moins extérieurs qui permettent d'élever les capacités de production.

Si l'on adopte une perspective de long terme il est même possible d'aborder le problème du coût du travail et de la compétitivité d'une façon différente comme le font Bas et al (2015) qui discutent du marché immobilier en ces termes:

"Il faut souligner que l’ensemble de l’économie française participe à la construction de la compétitivité prix. Améliorer le fonctionnement du marché du logement, par exemple, contribue à la compétitivité dans la mesure où la hausse des loyers et de l’immobilier pèse sur le budget des ménages et conduit à terme à des hausses de salaires".

Evidemment espérons que nous n'ayons pas besoin d'un argument de compétitivité pour améliorer le fonctionnement du marché immobilier.

F. Candau

Quelques références citées dans ce post (attention honteuse auto-promo):

Candau Fabien, Florent Deisting, Julie Schlick, 2015.  How Income and Crowding Effects Influence the World Market for French Wines with Florent Deisting and Julie Schlick, The World Economy, forthcoming, wp at ideas

Candau Fabien, Serge Rey, 2014. The Effect of the Euro on the Aeronautic Trade: a French Regional Analysis with Serge Rey, Economic Modelling, 2014 (41), wp at ideas.