Blog@ge sur l'économie internationale
Un blog sur des articles de recherche et ouvrages en économie internationale

Les exportateurs sont des super stars et leurs travailleurs des super héros! (2/2)

jeudi, décembre 10, 2009

Dans un précédent post nous avions mis en avant la modélisation théorique de l'hétérogéneïté des firmes et son intérêt dans les modèles de commerce inter. Il est temps aujourd'hui de questionner empiriquement les résultats théoriques présentés et de mieux comprendre les mécanismes sous-jacents. Nous aborderons aussi briévement les implications en terme de politique publique qui peuvent être tirés de ces modèles et enfin la réinterprétation des équations de gravité qui a été lancée par cette nouvelle littérature.


Peu nombreuses et plus productives


Les firmes exportatrices sont-elles peu nombreuses et plus productives? D'après Crozet et Mayer (2007) seulement 4,4% des firmes françaises exportent en 2003. Evidemment si on restreint l'ensemble aux secteurs dont les produits sont facilement exportables (hors services donc), le compte augmente mais reste tout de même faible, seulement 19,1% des entreprises des secteurs agricoles, industriels et de construction exportent. Cette faiblesse du nombre d'exportateur n'est ni une nouveauté - Eaton, Kortum et Kramarz (2004) obtiennent un chiffre similaire pour l'année 1986, soit 17% de firmes exportatrices dans le secteur manufacturier - ni une particularité française, aux Etats-Unis près de 14% des entreprises manufacturières exportent selon Bernard et al. (2007).
Au sein même des firmes exportatrices des différences importantes apparaissent. Ainsi le Graphique ci-dessous d'Ottaviano et Mayer (2007) illustre la présence d'exportateurs "super-star" qui réalisent une part importante du commerce français. En effet ce graphique prend en compte les 1% des exportateurs les plus performants et permet d'observer que 0.1% des exportateurs réalisent 40% des exportations françaises.

Les firmes exportatrices sont de plus caractérisées par une plus grande taille et une productivité plus forte que leurs homologues non exportateurs. Ceci est très clairement lisible sur les deux graphiques ci-dessous issue de Fontagné et Gaullier (2008).

Comme le notent les auteurs la similarité des courbes de 2001 et 1995 indique le caractère structurel des différences de productivités entre exportateurs et non exportateurs. On peut aussi noter avec Mayer et Ottaviano (2008) que les firmes réalisant des IDEs sont encore plus productives que les firmes exportatrices.

Mais d'où viennent ces différences de productivité?

Valeur intrinséque des firmes exportatrices ou sélection des travailleurs?

La question essentielle est évidemment de comprendre l'origine de ces différences de productivité. Jusqu'à présent les études étaient uniquement basées sur les firmes sans aucune référence à la force de travail employée. Face à ces analyses on pouvait se demander si la productivité plus élevée des firmes exportatrices provenait d'une organisation interne plus efficace, d'une technologie particulière ou encore d'une qualité plus grande de la main d'oeuvre employée. Dans un document récent axé sur la Norvège, Irarrazabal et al. (2009) montrent que c'est bien du côté de la main d'oeuvre qu'il faut chercher les explications aux performances à l'exportation. A titre d'illustration, vous trouverez ci-dessous les différences de qualification et d'expérience entre exportateurs et non exportateurs pour plusieurs secteurs. Cette différence est positive pour quasiment tous les secteurs!


Si l'on savait déjà que les firmes exportatrices rémunéraient mieux leurs mains d'oeuvres (Bernard and Jensen (1995), Schank et al. (2007)), ce papier permet d'envisager les raisons de cette meilleure rémunération.
Légère digression: on est ici à la croisée de plusieurs champs, un rapprochement des travaux d'économie du travail pourrait être fort intéressant pour mieux comprendre les mécanismes de sélection des travailleurs au sein des firmes exportatrices. De plus ces analyses ne sont pas sans rappeler les travaux d'économie urbaine et d'économie géographique, qui montrent que les grandes villes attirent elles aussi les travailleurs les plus productifs.... bref ces différents champs gagneraient à interagir et à mon avis la cross-fertilisation n'est pas loin.

Marges extensives et intensives


Puisqu'un nombre limité de firmes exportent, les pouvoirs publics, s'ils désirent augmenter les exportations, peuvent agir soit sur le nombre de firmes (favoriser l'entrée de nouveaux exportateurs), on parle alors de marge extensive soit sur les ventes moyennes à l'export des firmes qui sont déjà exportatrices, on parle alors d'une amélioration de la marge intensive.
Le Graphique ci-dessous extrait de Crozet et Mayer (2007) et inspiré par les équations gravitaires représentent ces marges intensives et extensives des exportateurs français en fonction du degré d'accessibilité aux différents marchés extérieurs (PIB des pays importateurs pondérés par la distance les séparant de la France). Ces graphiques indiquent que l'accessibilité joue positivement sur les performances à l'export (pente des regressions positive) mais ils montrent surtout qu'une amélioration de l'accessibilité favorise deux fois plus les marges extensives que les marges intensives.


Les performances à l'export sont donc largement tirées par les marges extensives. En terme de politique publique un tel résultat n'est pas anodin, il indique qu'un gouvernement désirant améliorer sa balance commerciale via les exports doit en priorité aider les PMEs qui désirent rentrer sur les marchés extérieurs. Les voyages présidentiels avec les super star du CAC seraient ainsi moins efficaces qu'une politique permettant de réduire les barrières à l'entrée pour des entreprises de plus petite taille.

Equation de gravité

L'introduction des firmes hétérogènes a engendré une réinterprétation des équations de gravité permettant d'affiner l'analyse que nous venons de mener sur les marges intensives et extensives. Cette réinterprétation a été suscitée par Chaney (2008), l'auteur nous rapelle tout d'abord de quoi dépendent les exportations entre deux pays A et B dans le modèle de Krugman (1980):


où sigma (supérieur à 1) représente l'élasticité de substitution entre les variétés (j'ai très légérement modifié l'équation présentée par Chaney). Cette expression est au coeur des équations de gravité: des PIB élevés associés à des coûts commerciaux faibles stimulent les exportations. Si le numérateur de cette expression représente l'importance de la taille du marché, le dénominateur lui peut être analysé comme un indicateur de l'offre dans la mesure où cette expression nous indique que plus l'élasticité de substitution est forte (forte concurrence) plus l'impact des barrières commerciales sur les exportations sera fort.
Il est important de noter que dans ce modèle, l'ouverture n'entraîne pas une augmentation des exportations des biens qui étaient déjà consommés (au contraire) mais une augmentation du nombre de variétés exportées. Les gains passent donc par la marge extensive.
Avec hétérogéneité des firmes, l'ouverture commerciale entraîne non seulement l'entrée de nouvelles firmes (marge extensive) mais aussi une hausse des quantités exportée (marge intensive). Ceci dit tout dépend de la dispersion des productivités (hétérogéneité des firmes) et de l'élasticité de substitution entre les variétés.
En rajoutant cette l'hétérogéneïté et des coûts fixes d'exportations, Chaney obtient une expression ressemblant à celle qui suit (par pédagogie j'ai modifié l'expression présentée dans la Proposition 1):

où gamma est une mesure inverse de l'hétérogéneité et F le coût fixe d'exportation entre A et B. Plusieurs nouveautés dans cette équation:
  1. Si l'on compare cette equation avec celle obtenue avec le modèle de Krugman (1980) on observe que si gamma est sup à sigma-1 alors l'élasticité des exports par rapport aux coûts commerciaux (Trade barriers) est plus élevée avec prise en compte de l'hétérogénéité (deux fois plus forte sur données américaines d'après les calculs de l'auteur).
  2. L'élasticité de substitution ne joue plus sur les barrières commerciales, c'est désormais le degré d'hétérogéneité qui est central: plus les firmes sont homogènes plus l'impact des coûts commerciaux est important (voir aussi Melitz et Ottaviano (2008)).
  3. L'élasticité des exports par rapport aux coûts fixes d'exportation est négative (en effet si gamma est plus grand que sigma-1, alors le terme au dessus de F est négatif) mais elle l'est d'autant moins que a) l'élasticité de substitution entre les variétés est forte b) l'hétérogénéité des firmes est grande. En d'autres termes les coûts fixes d'exportation sont moins dommageable pour les firmes productives qui produisent des biens fortement différenciés.
L'autre intérêt de cet article réside dans la décomposition de l'effet des coûts commerciaux sur les performances à l'export. Dans le point (2) précédent nous venons de voir qu'une baisse des coûts commerciaux ne dépendaient que de gamma, mais en travaillant sur le modèle on obtient la décomposition suivante:



L'élasticité de substitution a donc un effet opposé sur les deux marges, plus les variétés sont différenciées, plus l'impact de l'ouverture (trade barriers: cout variable à l'export, tarifs etc) sur la marge intensive est grande (les firmes en place vendent davantage à l'export) mais moins l'entrée de nouvelle firme est importante.
Si on calcule cette élasticité par rapport aux coûts fixes d'exportation, on observe que l'élasticité de substitution impactent seulement la marge extensive et de façon négative comme précédemment.
Crozet et Koenig (2008) ont testé ce modèle sur données française et en réalisant une estimation structurelle d'un modèle de gravité ils montrent que les conclusions théoriques ne sont pas invalidées pour 28 secteurs sur 34. Ils démontrent aussi que : "les coûts de transport ont un impact très différent de celui des droits de douanes, et que l'impact de l'ouverture commerciale dépend fortement de l'organisation des marchés", ça donne envie d'en savoir plus, non?

En guise de conclusion

La littérature sur l'hétérogéneité des firmes est déjà abondante, les deux posts que je viens d'y consacrer sont évidemment insuffisants pour en comprendre toute la teneur. J'espère cependant qu'ils vous auront donné une idée plus précise concernant les motivations de ces recherches.

Bibliographie
- Bernard A, B. Jensen, S. Redding et P. Schott (2007), "Firms in International Trade", Journal of Economic Perspectives 21(3) : 105-130)
- Crozet, M., P. Koenig, 2009, Structural gravity equations with intensive and extensive margins. Canadian Journal of Economics, forthcoming.
- Crozet M., Mayer, T., 2007, Le club très select des firmes exportatrices. Lettre du CEPII 271.
- Chaney Thomas (2008) Distorted gravity: The Intensive and Extensive Margins of International Trade, American Economic Review, 98(4): 1707-1721
- Eaton J., S. Kortum et F. Kramarz (2004), "Dissecting Trade Firms, Industries and Export Destinations", American Economic Review, Papers and Proceedings, 93, 150-154.
- Fontagné L., Gaulier G., 2008, Performances à l'exportation de la France et de l'Allemagne. Rapport du CAE.
- Melitz Marc and Gianmarco I.P. Ottaviano (2008) Market size, trade and productivity, Review of Economic Studies, 75: 295-316
- Mayer, T., Ottaviano GIP, 2007, The Happy Few: new facts on the internationalisation of European firms, Bruegel report
- Schank, Thorsten, Schnabel, Claus and Joachim Wagner, 2007, Do exporters really pay higher wages? First evidence from German linked employer-employee data, Journal of International Economics, 72, 52-74
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The Great Trade Collapse

vendredi, novembre 27, 2009
Habituellement je n'aime guère simplement poster un lien, mais là je suis pas mal occupé et il serait dommage de ne pas vous signaler l'ouvrage édité par Baldwin sur "The Great Trade Collapse: Causes, Consequences and Prospects". A lire si vous vous intéressez au commerce inter sur la période récente. Ce genre de bouquin ou plusieurs auteurs collaborent (vous trouverez ici Schott, Krueger, Ottaviano, O'Rourke, François, Fontagné etc) et rédigent une ou deux pages se lit facilement, je vous souhaite donc une bonne lecture.
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Le rôle prédominant des institutions dans la croissance ?

lundi, novembre 16, 2009
Pourquoi certains continents souffrent-ils de la pauvreté et d’un retard crucial de développement ?
La question des inégalités de développement est sujette à de nombreuses théories et controverses concernant les sources de ces divergences économiques de part le monde.
Il est vrai que de nombreux facteurs, souvent en interaction, entrent en compte et viennent accentuer les inégalités internationales de revenu et de développement économique et social.

Géographie, commerce et institutions

Traditionnellement, la situation et les caractéristiques géographiques font parties des facteurs explicatifs avancés dans la littérature de l’économie du développement.
De manière relativement évidente, la géographie d’un pays impacte son niveau de développement, à travers la productivité agricole, les catastrophes naturelles récurrentes et les conditions plus ou moins propices à l’efficacité des facteurs de production et de la structure institutionnelle. Néanmoins la littérature s’est peu à peu enrichie en élaborant des théories autour de nouveaux déterminants à la croissance économique tels que, l’intégration au Commerce International et le rôle des institutions politiques, économiques et sociales. En effet, au regard de l’hétérogénéité des pays en développement et des pays les moins avancés, la géographie des territoires ne peut être la seule explication au sous-développement. Ainsi, de manière plus générale on distingue trois déterminants fondamentaux aux inégalités de développement ; la géographie, l’intégration commerciale et la qualité des institutions. La question est à présent de connaître dans quelle proportion chacun des facteurs agit, dans quelle mesure l’un dominera les autres en terme d’influence sur les revenus, pour permettre l’élaboration de politiques de lutte contre les inégalités plus efficaces.

Causalité et autres problèmes rencontrés

En effet, il s’agit de distinguer dans quelle proportion l’intégration au commerce est cruciale pour un pays afin d’analyser l’efficacité potentielle d’une amélioration de l’accès aux marchés des pays développés par des politiques commerciales moins protectionnistes ; ou encore de distinguer l’apport de la qualité des institutions dans les performances économiques d’un pays afin d’en dégager un diagnostic rigoureux sur la nécessité de développer un cadre institutionnel de manière préalable. C’est d’ailleurs le but central du travail de Dani Rodrick, Arvind Subramanian et Francesco Trebbi qui est présenté ici. Pour cela, il est indispensable de s’assurer de l’exogénéité des déterminants du revenu national, dans une perspective internationale, autrement dit, les facteurs explicatifs ne devraient pas s’influencer mutuellement (« causalité inversée ») et ne pas dépendre d’autres facteurs. Or, il est évident que cela n’est pas le cas, puisque il est bien démontré, dans la littérature, que si les trois déterminants impactent très certainement la formation du revenu national, des relations de colinéarité et de causalité inversée s’établissent entre les trois variables, comme l’illustre l’influence évidente de la géographie dans l’intégration au Commerce par le biais des distances géographiques (partenaires « naturels »), l’impact de la qualité institutionnelle sur l’intégration commerciale et réciproquement. Il est relativement intuitif de penser que lorsque les frontières d’un pays sont ouvertes au monde, les institutions économiques et juridiques connaîtront une mutation conséquente en termes de protection des acteurs économiques, par le biais du respect de la propriété privée par exemple. Voici, un graphique élaboré et présenté par Rodrick, Subramanian et Trebbi qui illustre bien les différentes relations entre les variables du modèle et la complexité des relations de causalité inversée qui vont complexifier le travail empirique d’estimation de chaque vecteur d’influence.
Par conséquent la tâche, a priori simple , de distinction des effets à la fois individuels et croisés de chaque déterminant est largement compliquée par les relations de multi colinéarité, les interconnections et l’endogénéité des variables qui en émane.

Rodrick, Subramanian et Trebbi

Pour faciliter cette tâche et surtout démontrer lequel des facteurs est prédominant dans la détermination des divergences internationales de revenu, Dani Rodrick, Arvind Subramanian et Francesco Trebbi ont élaboré un traitement économétrique en décomposant la relation initiale qui relie le niveau de revenu à ses trois fondamentaux, en isolant les deux variables endogènes du modèle qui sont l’intégration et les institutions. La relation initiale s’écrit :
Y= μ +α Inst+ β Int + γ Geo + ε (1)
avec Y le revenu National, Inst les institutions, Int l’intégration au commerce Geo, une mesure de la Géographie Pour exprimer les deux variables endogènes « Inst » et « Int », les auteurs, en utilisant des variables élaborées dans les travaux précurseurs, ont établi deux relations économétriques :
Int= a + σ. const + τ. SM + ω Geo + ε (2)
Inst=λ + δ. SM +ф const + Ψ Geo + ε (3)
L’équation (2) exprime l’intégration d’un pays en fonction de la géographie “Geo”, d’un indice de qualité institutionnelle « SM » ou « settler Mortality », établit par Acemoglu, Johnson et Robinson, une constante et le terme d’erreur ε.
L’équation (3) exprime la qualité institutionnelle, en fonction de cet indice SM, la géographie, une constante et le terme d’erreur ε.
Les travaux précurseurs avaient permis de démontrer la pertinence des indicateurs utilisés dans ces modèles pour approximer les notions clés de géographie, intégration et qualité institutionnelle.
Réalisons un rapide point sur deux des variables utilisées:
  • la variable Geo (exogène) : on cite le plus souvent les travaux de Frankel et Romer 1999, concernant la mise en évidence du rôle primordial de la géographie sur l’intégration, puis sur la croissance, à travers l’élaboration d’une équation gravitaire. Un modèle gravitaire s’inspire directement de la loi physique de gravité, en supposant que l’intégration commerciale, approximée par le volume des échanges commerciaux dépend de la masse du pays et de la distance qui le sépare de ses partenaires.
  • la qualité institutionnelle est ici approximée par un indicateur appelé « settler mortality » ou SM, qui littéralement signifie Mortalité du colonisateur. Ce concept théorique provient de l’analyse d’Acemoglu, Johnson et Robinson qui utilisent une variable explicative originale pour expliquer les différences de qualité institutionnelle, intrinsèquement liée au risque d’expropriation des colons européens. Ainsi, le « taux de mortalité » ou plus simplement l’engagement dans le temps, des colons sur le territoire (distinction entre colonisation de peuplement ou d’extraction des ressources naturelles) a un pouvoir explicatif fort sur la qualité des institutions mises en place dès lors et qui influencent encore aujourd’hui la qualité institutionnelle des pays anciennement colonisés. Ainsi, grâce à l’analyse d’Acemoglu et l’établissement d’un indicateur de la qualité institutionnelle relativement « exogène », dans le sens où la mortalité des colons n’impacte pas directement les revenus du pays colonisé. Taux de mortalité des colons→ type d’institutions coloniales→ qualité institutionnelle aujourd’hui→ intégration au commerce ; puis dans une deuxième étape économétrique intégration au commerce→ niveau de revenu.
Cette première étape, consistant à estimer économétriquement les variables intégration (2) et institutions (3) permettent aux auteurs d’avoir toute l’information concernant les liens de causalité, parmi les déterminants eux-mêmes. Il est ainsi possible d’intégrer dans la première relation (1) les valeurs des variables Inst et Int, non plus observées, mais estimées à partir des coefficients générés par la régression des équations (2) et (3). La différence entre la variable observée et la variable estimée est attribuable aux résidus générés par la spécification du modèle.
Le problème d’endogénéité est ainsi annulé et il est possible d’analyser de manière rigoureuse et non biaisée l’influence de chacune des variables explicatives : géographie, intégration et institutions. D’après les résultats économétriques des auteurs, il est mis en évidence de manière très significative, que les institutions ont un rôle primordial et même prédominant dans l’explication des niveaux de revenus nationaux, et donc dans l’explication des divergences de développement dans le monde. La géographie et l’intégration au commerce ont un pouvoir explicatif direct très limité sur la croissance. Néanmoins, il ne faut pas oublier qu’elles ont, au préalable, fortement influencé la construction de la qualité institutionnelle du pays.

En guise de conclusion

Il est évident qu’au regard de la littérature sur le sujet, les résultats peuvent différer selon les auteurs. Par exemple, Hall et Jones en 1999 et Dollar et Kraay en 2002 n’arrivent pas aux mêmes conclusions, dans le sens où seuls les effets joints de l’intégration et des institutions ont été distingués par les auteurs. Il faut également noter que le choix des variables a un impact non négligeable sur les résultats. En effet de nombreux auteurs ont remplacé l’indice « settler mortality » d’Acemoglu, Johnson et Robinson basé sur le risque d’expropriation des colons, par des indices plus récents et moins théoriques tels que la fraction de la population parlant l’anglais ou une langue européenne, comme influence majeure de la qualité institutionnelle du pays. Il est donc évident que les résultats d’une telle étude sur un domaine aussi complexe et hétérogène que l’environnement institutionnel, seront très sensibles aux choix faits par les estimateurs. Néanmoins, au regard de l’étude de Rodrick, Subramanian et Trebbi, on mesure le potentiel de ce domaine d’analyse qui met le rôle des institutions au cœur des problèmes économiques et rendent l’analyse des inégalités de développement mondial particulièrement concrète, dans le cadre d’un partage des responsabilités, entre insuffisance des institutions nationales dans la mise en œuvre d’un environnement propice à la croissance et inefficacité des institutions internationales dans l’intégration des pays en développement qui souffrent parfois d’un mauvais accès au marché.

References

- D. Acemoglu, S. Johnson, J.A. Robinson, “The colonial origins of Comparative Development: An empirical investigation”, Dec 2001, The American Economic Review. - D. Dollar, A. Kraay, “Institutions, Trade and Growth”, April 2002, The World Bank - R.E. Hall, C.I. Jones, “Why do some countries produce so much more output per worker than others?” 1998 - D. Rodrick, A. Subramanian, F. Trebbi, “Institutions rule: The primacy of institutions over Geography and Integration in Economic Development”, Oct 2002, IMF Working Paper 189
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Une blogueuse est née

lundi, novembre 16, 2009
Cher lecteurs,

j'ai le plaisir de vous annoncer que les posts de ce blog seront rédigés à quatre mains: Elisa Dienesch, doctorante en première année de thèse se lance dans l'aventure. Elle postera ici, un à deux messages par mois traitant d'économie du développement et/ou d'économie internationale, les deux thèmes de sa thèse. Je compte sur vous pour lui réserver un acceuil chaleureux.
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Firmes hétérogènes, productivité et commerce (1/2)

mardi, octobre 27, 2009

Le monde est un village global... cette expression (comme bien d'autres sur la mondialisation) donne à penser que les firmes exportatrices font légions. Pourtant il n'en est rien, 0.1% des firmes françaises réalisent 40% des exportations de la France. En fait, et c'est une évidence, les firmes sont hétérogènes, leurs productivités différent et ces différences se ressentent dans les performances à l'export. Cette réalité a mis un certain temps avant d'être modélisée de façon satisfaisante, il a fallu en effet attendre 2003 et l'article de Marc Melitz.
Puisque cet article est l'un des plus cité en économie internationale (1884 fois selon Google Scholar, à comparer avec les 1906 citations du Krugman (1980)...) il n'est peut être pas inutile d'en dire un mot avant de passer (dans le prochain post) aux très nombreuses études empiriques qui testent les liens entre hétérogénéïté, productivité et commerce.

Anciennes et nouvelles théories du commerce international

Tout d'abord pourquoi l'introduction de l'hétérogénéité des firmes dans l'étude du commerce international est-elle considérée comme une révolution par certains (Berhens et Robert-Nicoud (2009)) et mérite pour d'autre l'appellation de 'new new trade theory' (Baldwin (2005))?
Tout simplement parce que cette introduction met en avant un nouveau gain à l'échange: l'amélioration de la productivité via une réallocation des ressources des firmes les moins productives vers les firmes les plus productives.
Le tableau ci-dessous extrait de Bernard et al. (2007) résume les différences entre les théories anciennes et actuelles.



Comme vous le savez d'après Ricardo et HOS, l'intérêt du commerce se trouve dans une spécialisation des pays sur leurs avantages technologiques (les différences de productivités sont exogènes) ou factoriels. Il résulte alors de la libéralisation un commerce inter-branche, les gains s'opèrant via une réallocation des ressources entre secteurs. Avec Krugman (1980) le commerce bénéficie de rendements croissants et les consommateurs peuvent consommer un nombre plus important de variétés. Le commerce décrit est alors un commerce intra-branche ce qui colle bien aux échanges observés (Helpman (1999)). Mais dans ce modèle les firmes sont toutes identiques et la productivité est exogène. En d'autres termes ces modèles peuvent expliquer pourquoi un pays exporte telle variété ou telle autre, mais sont incapable de mener une analyse micro permettant de dire pourquoi telle firme se dirige sur le marché mondial alors que d'autres restent cantonnées au marché national.

Mélitz (2003)

Mélitz (2003) part du modèle de Krugman (1980), mais au lieu de considérer une firme représentative dans le secteur en concurrence monopolistique, il considère un continum de firmes dont les productivités peuvent différer. Pour chaque firmes l'entrée sur un marché se fait à fonds perdus (sunk costs). Les firmes les moins productives réalisent des pertes et sortent du marché. Parmi les firmes qui survivent à cette première sélection, seules les plus productives ont les moyens de payer les coûts d'exportation. Ces différences de productivité révélent un résultat intéressant: la libéralisation commerciale exclue les firmes les moins compétitive au profit des plus productives qui gagnent leurs parts de marché. Le commerce génére ainsi des gains de productivité agrégés par sélection et réallocation.

La théorie juste avant et juste après Mélitz (2003)

Comme le note Helpman (2006), Sébastien Jean (l'un de mes vénérables co-auteurs) avait un coup d'avance sur Melitz, puisqu'il sortait en 2000 (publié en 2002 dans Open Eco Review) un article sur l'hétérogénéïté des firmes et le commerce international. Certes il y avait des éléments en moins, le mécanisme d'exit des firmes notamment, mais il y avait aussi pas mal de chose en plus. En effet contrairement à Mélitz où un seul secteur est analysé, Sébastien Jean considère une économie avec deux secteurs, le secteur en concurrence monopolistique et un secteur en concurrence parfaite produisant un bien homogéne. Ce type de modèle qualifié dans le tableau ci-dessus par Bernard et al. (2007) de modèle intégré permet à l'auteur d'étudier non seulement le commerce intra-branche mais aussi le commerce inter-branche. L'auteur a notamment l'idée de lier les productivités aux pays, des avantages comparatifs sont ainsi introduits dans l'analyse. Le graphique ci-dessous illustre les résultats.

Lorsque les différences entre pays sont importantes dans la production du bien différencié, seules les firmes les plus productives du pays disposant d'un avantage dans la production de ce bien peuvent exporter. Le pays ne disposant pas d'avantage est donc contraint de se spécialiser dans la production du bien homogène. Dans un tel cas le commerce est exclusivement inter-branche (zone d ou b). Bien évidemment si les coûts commerciaux sont trop importants même les firmes les plus productives ne peuvent pas exporter, il n'y a alors aucun échange (zone a). Enfin une similarité entre pays débouche sur du commerce intra et inter-branche.

Bernard, Redding et Schott (2007), poursuivent cette voie du modèle intégré et mettent en avant de nouvelles relations entre commerce et productivité. Les auteurs montrent notamment que les gains de productivité liés aux réallocations entre firmes sont plus importants dans les secteurs disposant d'un avantage comparatif. Ces gains ont donc tendance à magnifier l'avantage comparatif du pays. De plus ces gains de productivité peuvent générer une baisse des prix favorables à tous les facteurs et relativisent ainsi l'effet négatif de l'ouverture commerciale sur les salaires réels des facteurs rares. Enfin ce modèle permet d'analyser le lien entre commerce et turn over. En effet les secteurs désavantagés subissent des destructions nettes d'emploi: la sortie des firmes les moins compétitives n'étant pas compensée par l'expansion des firmes les plus productives. L'inverse étant vrai pour les secteurs disposant d'un avantage comparatif. De plus à l'équilibre la destruction créatrice est plus importante pour les firmes opérant dans les secteurs à avantage comparatif. Ce facteur est-il un élément supplémentaire permettant d'expliquer pourquoi le sentiment d'insécurité face à l'emploi n'est pas seulement l'apanage des firmes produisant dans un secteur en déclin? Les auteurs le supposent, la vérification reste à mener.

Teasing


Dans un prochain post nous verrons les bases empiriques sur lesquelles sont fondées ces modèles et aussi la façon dont l'introduction de firmes hétérogènes modifie l'interprétation des équations de gravité.

Remarque


Pour plus de détail sur les extensions du modèle de Melitz, voir Melitz (2009).

Bibliographie


Bernard, A., B. Jensen, S. Redding and P. K. Schott, 2007, "Firms in International Trade," Journal of Economic Perspectives 21(3), 105--130.
Behrens, K., Robert-Nicoud F. (2009). Krugman's Papers in Regional Science: the 100-dollar bill on the sidewalk is gone and the 2008 Nobel Prize well deserved. Papers in Regional Science 88(2), pp 467-489.
Baldwin, R., 2005. "Heterogeneous Firms and Trade: Testable and Untestable Properties of the Melitz Model," 2005. NBER Working Papers 11471.
Bernard, A., S. Redding, and P. Schott. 2007. "Comparative Advantage and Heterogeneous Firms." Review of Economic Studies, 74(1): 31--66.
Helpman, E., 1999. "The Structure of Foreign Trade." Journal of Economic Perspectives, 13(2): 121--44.
Helpman, E., 2006. Trade, FDI, and the organization of firms, Journal of Economic Literature XLIV: 589-630, 2006.
Melitz M.J., 2003, "The Impact of Trade on Intra-Industry Reallocations and Aggregate Industry Productivity," Econometrica 71(6), 1695--1725.
Melitz M., 2009, International Trade and Heterogeneous Firms", New Palgrave Dictionary of Economics, 2nd Edition.
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Délocalisation et Inégalité, une histoire d'épingles et de poupées Barbie

mardi, septembre 22, 2009


Pourquoi délocalise t-on des tâches? Quels sont les effets de cette fragmentation internationale de l'appareil productif? Doit-on craindre une augmentation de cette sous-traitance à l'international?

De Smith à Blinder en qq lignes


Adam Smith dans sa présentation de la division du travail décrit à merveille la fragmentation des tâches via l'exemple célébre de la manufacture d'épingles. A cette époque, les coûts de transport et de communication étant élevés, la fabrication de l'épingle fragmentée en 18 opérations, nécessite une production en un lieu unique. Mais depuis Smith, les coûts de transport et de communication ont fortement chutés, la coordination des tâches ne nécessite plus une agglomération de ces dernières, l'usine peut être fragmentée à l'échelle internationale et les délocalisations basées sur des différentiels salariaux, de compétence (etc…) deviennent rentables.
L'exemple le plus connu est celui de Tempest (1996) concernant la poupée Barbie : elle est dessinée en Californie, le plastique est produit à Taiwan, les cheveux sont fabriqués au Japon, les vêtements proviennent de Chine, les moulages sont réalisés aux Etats-Unis, l'assemblage en Indonésie et en Malaisie et enfin la qualité des poupées est testée en Californie.
Même constat pour les voitures, déjà en 1998 l'OMC notait que seulement 38% de la valeur ajoutée d'une voiture américaine provennait du territoire américain. Cette tendance à la fragmentation touche désormais les services et certains auteurs tel que Blinder (2006) qui associent ces délocalisations à l'ère Internet, parlent de 3ème révolution industrielle.
Evidemment toutes les tâches ne peuvent pas être délocalisées, celles qui utilisent des connaissances tacites le sont difficilement, elles nécessitent un face à face entre travailleurs. A l'inverse les tâches dont les connaissances sont codifiables sont plus faciles à délocaliser car une fiche technique peut être envoyée à l'autre bout du monde.
Il faut aussi garder à l'esprit que ces délocalisations, si elles représentent de grandes souffrances à une échelle géographique fine sont à relativiser de part leur faible importance à un niveau macro. Evidemment vous trouverez des articles alarmistes ou des titres chocs, Blinder considère ainsi qu'aux USA 30 à 40 millions d'emplois pourraient être délocalisables...mais comme le note Baldwin, de ce point de vue un seul côté de la médaille est observé, le plus négatif, de l'autre côté de nombreux jobs sont délocalisés vers les USA et au final il y a plus d'emplois créés qu'il n'y en a de détruit. Le graphique ci-dessous basé sur Amiti et Wei (2005) en témoigne.


Le modèle de Grossman et Rossi-Hansberg

Mais quels sont exactement les effets de ces délocalisations?
Grossman et Rossi-Hansberg (2006 a.b) présentent un modèle de sous traitance à l'international contenant trois effets: un effet prix relatif, un effet offre de travail et un effet productivité.
Les effets prix relatif et offre de travail sont les effets standards du modèle Hecksher-Ohlin, les régions développées ayant sous traitées les tâches qui utilisent intensément du travail et s'étant spécialisées dans des tâches riches en capital, vont connaître une baisse des prix via une meilleure allocation des ressources. Cette spécialisation est, suivant l'effet Stolper-Samuelson, bénéfique au facteur abondant et défavorable pour le facteur rare. Ceci dit cet offshoring se traduisant par une baisse des coûts de productions (stimulé par l'amélioration des nlles technologies de communication) permet aux firmes de se concentrer sur des tâches où elles sont davantage compétitives. Les firmes ayant recours à la sous traitance internationale vont alors bénéficier de gain de productivité et pourront afficher des prix plus faibles. Il devrait s'en suivre une hausse de la demande pour ces biens qui pourrait alimenter les profits et in fine se répercuter sur les salaires. Les travailleurs peu qualifiés de nos régions développées, directement frappés par la concurrence des régions à faibles coûts salariaux, gagneraient donc à l'échange...

Wait a minute!

Cette analyse présente l'avantage de relier la division internationale du travail de Smith et les avantages comparatifs de Ricardo appliqués non plus à des firmes mais à des opérations. Ainsi si la baisse des coûts de transport a permis une séparation des lieux de production et de consommation, la baisse des coûts de communication semble permettre un éclatement de la firme et une dispersion de la production de valeur ajoutée. Adishatz Stolper-Samuleson, l'échange est bénéfique pour tous!
Mais avant de sabrer le champagne (pour reprendre le terme du bon texte d'Hervé Boulhol), réfléchissons y à deux fois.

Si contrairement à l'analyse de Grossman et Rossi-Hansberg les gains de productivité ne sont pas suffisants, les agents dont les tâches sont en concurrence à l'échelle internationale risquent d'y perdre. Mais qui sont ces agents?
L'étude d'Ebeinstein et al. (2009), résumée sur vox-eu et commentée par Rationalité limitée analyse cette question (voir aussi Krugman (2008)). Les auteurs commencent par des stats descriptives sur données américaines et observent:

  • 5 millions d'emplois en moins dans le secteur industriel par rapport à 1979 (voir Figure ci-dessous "all educations") et une partie des peu diplomés a été remplacée par des travailleurs sortant des universités.


  • les inégalités salariales entre les diplomés et les non diplomés ont fortement augmentées.
Bref rien de nouveau (quoique, d'après Autor et al. (2008) il y a "des thèses révisionnistes" soutenue par Card and DiNardo (2002) et Lemieux (2006b) considérant que la croissance des inégalités fut épisodique et due à des éléments extérieurs au marché (baisse du salaire minimum)). Le plus intéressant étant de tester l'impact des délocalisations sur les inégalités.

Les auteurs testent tout d'abord l'impact de différentes variables sur les salaires à l'aide de l'équation suivante:


  • wijt le log du salaire horaire d'un individu i, travaillant dans une industrie j à la date t.
  • Z est un vecteur de caractéristiques individuelles: nombre d'année d'expérience, age, sexe, niveau d'éducation etc
  • Routine mesure le caractére plus ou moins routinier des tâches.
  • G est un vecteur de différentes mesure de l'exposition d'une industrie j aux délocalisations et au commerce international. Plus précisément 4 variables sont testées: les emplois délocalisés vers les pays à faible revenu, les emplois délocalisés vers les pays à haut revenu, la part des exportations domestiques dans la production domestique, la part des importations nationales dans la consommation nationale.
  • TPFj représente la productivité totale des facteurs dans l'industrie j
  • PINV représente le coût des biens d'investissement, l'idée est de capturer la baisse des prix des biens informatiques et l'impact potentiel d'une épargne en travail rendue possible grâce aux nlles technologies
  • Realship est une variable de controle pour les transports et d et I représentent les effets fixes temporels et sectoriels. 
Une seconde équation similaire mais prenant comme variable à expliquer l'emploi est ensuite testée. De ces deux équations les auteurs observent que les emplois délocalisés dans les pays à haut revenu créent de l'emploi aux Etats-Unis, cet effet de complémentarité n'étant cependant pas vérifié pour les emplois délocalisés dans les pays à bas revenu:

A 1 percent increase in employment in low wage countries reduces domestic employment by .02 percent while a 1 percent increase in employment in high wage countries increases domestic employment by .08 percent.

Les auteurs montrent de plus que ces effets de substitution et de complémentarité sont d'autant plus fort que les tâches sont routinières. Cette analyse leur permet aussi de vérifier que les biens d'investissement ont un effet positif sur la situation des qualifiés et négatifs sur celle des peu qualifiés, un résultat similaire pouvant être obtenu pour les gains de productivités.

Cette analyse intra-sectorielle est cependant partielle, elle nous dit en effet comment varie le salaire d'un travailleur qui reste dans un secteur subissant des délocalisations, mais elle ne nous dit rien sur le salaire d'un individu qui quitte l'industrie pour les services. L'extension opérée par les auteurs permet de répondre à cette question:

The biggest negative wage effects, in fact, occur when workers leave manufacturing to go to either agriculture or services. [...] The results suggest that workers who leave manufacturing to go to services experience on average a three percent real wage loss, while workers who leave manufacturing for agriculture experience a six percent real wage loss.

Cette dégradation salariale lors d'une reconversion s'efface cependant avec le niveau d'étude.

En guise de conclusion: sauvons les travailleurs, pas forcément les emplois!

D'après les études que nous venons de survoler, les délocalisations sont défavorables aux non qualifiés et bénéfiques aux détenteurs de capitaux et aux qualifiés. Mais cette distinction n'est-elle pas superficielle?
Pour Baldwin (2006) les délocalisations de tâches dépassent la distinction travail qualifié/travail peu qualifié. Elles pourraient toucher des opérations de pointe ou de R&D et à l'inverse épargner les travailleurs peu qualifiés des services non échangeables. Baldwin note ainsi que les prévisions de sous-traitance ou de délocalisation des tâches seront très difficiles à faire pour l'économiste contemporain qui connait mal le fonctionnement interne d'une firme:

It is difficult to identify winning and losing tasks. Knowing the direct cost of telecommunications is not enough since it interacts in complex and poorly understood ways with the nature of the task and the task's interconnectedness with other tasks. Economists do not really understand the `glue' that resulted in the bundling of various tasks into packages (factory and offices), so the way in which various tasks come unglued will be unpredictable until economists know much more about the glue.

Face à cette incertitude, il semble important que l'Etat soit là pour former et aider à la reconversion les salariés touchés par ces délocalitions. Si l'Etat ne peut (ne doit) pas protéger certains emplois dans un souci d'efficacité largement profitable aux consommateurs et à la croissance économique, son rôle essentiel est de protéger et d'aider les travailleurs en difficultés. C'est du moins la vision que l'on peut espérer d'une communauté dont la valeur solidarité n'aurait pas encore tout à fait sombré.


Remarques

Le dessin est de ga (rue 89).
Sur ce thème des délocalisations voir aussi ecointerviews et (d'après ce post) un prochain article d'Olivier Bouba-Olga.

Bibliographie

- Autor, David H., Lawrence F. Katz and Melissa S. Kearney (2008), “Trends in US Wage Inequality: Revising the Revisionists”, Review of Economics and Statistics 90 (May), 300-23.
- Baldwin R, Globalization, the great unbundling(s), Report by the Secretariat of the Economic Council.
- Blinder, A. S. (2006): Offshoring: The Next Industrial Revolution? Foreign Affairs, 85:2, 113–128.
- Ebenstein, Avraham, Ann Harrison, Margaret McMillan and Shannon Phillips (2009), “Estimating the Impact of Trade and Offshoring on American Workers Using the Current Population Surveys”, NBER Working Paper 15107, June.
- Grossman, G. & Rossi-Hansberg, E. (2006a): The Rise of Offshoring: It’s Not Wine for Cloth Anymore. July 2006. Paper presented at Kansas Fed’s Jackson Hole conference for Central Bankers. http://www.kc.frb.org/
- Grossman, G. & Rossi-Hansberg, E. (2006b): Trading Tasks: A Simple Theory of Offshoring. August 2006. PDF file. www.princeton.edu/~grossman/offshoring.pdf
- Lemieux T, 2006, Increased Residual Wage Inequality: Composition Effects, Noisy Data, or Rising Demand for Skill, American Economic Review 96, 461--498.
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Au delà du PIB, le revenu équivalent

lundi, septembre 14, 2009



Comme le soulignait R. Kennedy "Gross National Product measures everything, in short, except that which makes life worthwhile".
Quel serait donc un bon indicateur de bien être?
La comission Sen-Stiglitz-Fitoussi remet aujourd'hui son rapport sur "la mesure de la performance économique et du progrès social", ce qui me donne l'occasion de faire un post sur un indicateur allant au delà du PIB: l'équivalent égalitaire aussi dénommé revenu équivalent. Pour mettre en perspective cet indicateur et pour aborder le sujet d'une façon large, je débuterai par un rappel du théorème d'impossibilité d'Arrow avant d'en venir à une présentation concrète.




Théorème d'impossibilité d'Arrow

Le problème énoncé par Arrow est le suivant, si l'on s'intéresse à
  • une population finie N={1,...,n} d'individus rationnels (rationalité = choix cohérents : les préférences sont transitives et réflexives ).
  • un ensemble d'états sociaux (de situations) X
  • un domaine D représentant le profil de préférences de la population analysée sur ces états sociaux RN=(R₁,...,Rn),

existe t-il une fonction f qui pour chaque profil RN définisse une préférence f(RN) sur X compte tenu des axiomes (conditions) suivants:
  1. Le domaine D doit être universel, le choix social doit tenir compte de la diversité des choix individuels, il ne doit en exclure aucun.
  2. La règle de choix social (la fonction f) doit vérifier l'axiome de rationalité (la préférence f(RN) doit être un préordre sur la totalité de l'ensemble X)
  3. La règle d'agrégation (la fonction f) doit vérifier l'axiome faible de Pareto. Si tous les individus ont une préférence stricte unanime alors cette préférence doit être choisie par la société.
  4. La règle d'agrégation doit être indépendante des alternatives non pertinentes. En d'autres termes, le classement de deux alternatives ne doit tenir compte que des préférences individuelles sur ces deux alternatives.
  5. La règle d'agrégation ne doit pas être dictatoriale (version faible de l'anonymat). La préférence stricte d'un individu ne peut pas être imposée à la société.

Et la réponse est… non, une telle règle n’existe pas, d’où le théorème d’impossibilité : Toute règle d'agrégation vérifiant les axiomes 1, 2, 3 et 4 est dictatoriale. Toute règle démocratique viole au moins un des axiomes 1, 2, 3, 4.
Le problème énoncé par Arrow est très général, il peut être restreint aux préférences des individus portant sur les choix politiques (théorie des élections), ou encore sur la gestion d'un club (économie publique). Enfin la population concernée n'est pas obligatoirement composée d'individu, elle peut aussi représentée un ensemble de critères (théorie multi-critères).

Des solutions?

Il est possible de sortir de l'impossibilité en considérant un domaine de profils suffisamment restreint, c'est-à-dire en affaiblissant la condition de domaine universel. Le modèle de Black (1948) où les préférence sont unimodales permet ainsi de sortir de l'impossibilité. Mais du coup le champ d’analyse est limité.
Enlever l'axiome de Pareto faible résoud le problème, mais cette règle est nécessaire dans le paradigme de l'individualisme méthodologique dans la mesure où elle rend le choix social dépendant des choix individuels. Comme le notent Fleurbaey et Hammond (2004, sect. 3) la condition de Pareto permet de se prémunir du paternalisme et du perfectionnisme.
Enfin la non-dictature semble nécessaire... Que reste t-il?

Comparaison inter-personnelle et rationalité collective

L'une des solutions pour sortir de l'impossibilité est de permettre des comparaisons interpersonnelles d'utilité.
Suite aux travaux de Sen (1970) certains auteurs ont ainsi intégré d'autres variables telles que la santé, l'éducation et ont menées ces comparaisons. On sort alors de l'approche ordinale (voir Sen (1999) pour un survey).
Nombre d’économistes considèrent ces comparaisons interpersonnelles comme la seule solution permettant de sortir de l'impossibilité. Or comme beaucoup d'entre eux refusent d'abandonner la vision ordinale, ils considèrent que le problème d'Arrow reste entier. Ce constat conduit, à tort, une partie de la profession à en rester aux optima de Pareto. Ceci est notamment vrai en éco inter, où les analyses de bien-être sont trop sommaires (avec Marc Fleurbaey, nous avons proposé une méthodologie pour conduire une analyse de bien être rigoureuse en présence d’agents hétérogènes dans un modèle standard d’éco géo). Mais l'approche parétienne est insuffisante lorsqu'il existe plusieurs optima ou lorsque aucune réforme n'est Pareto optimale (de plus juger de l'efficacité d'une réforme sur le seul fait qu'elle est unanimement acceptée revient en fait à ne pas se poser de question sur cette réforme).
On peut aussi modifier le problème en limitant la rationalité collective qui est très exigente chez Arrow en raison de la transitivité et de la complétude imposées à la règle de décision.

Théorie de l'équité

Enfin, la théorie de l'équité permet de sortir de l'impossibilité en considérant qu'il est inutile de réaliser un classement fin de toutes les alternatives sur X. Suivant Fleurbaey (2000): "la théorie de l'équité vise à définir des "règles d'allocation" qui sélectionnent un sous-ensemble des allocations réalisables, dans divers contextes économiques [...] Plus fondamentalement, il faut noter qu'une règle d'allocation définit bien un préordre, même si ce préordre ne contient que deux classes d'indifférence: les allocations sélectionnées, et les autres. Par conséquent, du point de vue strictement formel, il n'y a pas véritablement de modification du problème.[...] Si la théorie de l'équité obtient tant de résultats positifs, c'est donc obligatoirement parce qu'elle abandonne ou affaiblit certains axiomes [...] Par conséquent, le fait essentiel pour la théorie de l'équité est qu'elle renonce implicitement à l'axiome d'indépendance. C'est cela qui marque sa véritable différence avec la théorie du choix social, et non l'abandon apparent de la notion de préordre."

Le revenu équivalent, un peu de théorie

Revenons sur l'hypothèse d'indépendance des alternatives non pertinentes. Cet axiome est très restrictif, illustrons ceci à travers un exemple emprunté à Fleurbaey et Manniquet (2008). Soit deux agents Anne et Bob qui se partagent deux biens, du vin et du pain. Nous désirons comparer deux allocations z et z' illustrées par le graphique suivant.

L'axiome des alternatives non pertinentes est trop restrictif car dans ce cas les allocations sont symétriques et on ne peut donc pas conclure en regardant uniquement ces deux alternatives (z ou z' c'est du pareil au même si on veut être impartial envers Bob et Anne). Pour sortir de l'indécision, il nous manque de l'information concernant les préférences des deux consommateurs. Rajoutons un peu d'info, imaginons que l'allocation z soit un équilibre walrassien à budget égaux. Dans un tel cas les TMS sont égaux, et personne ne désire bouger de cet équilibre qui est Pareto optimal. La situation est très différente pour l'allocation z' où Anne envie le panier de Bob (qui lui préfére sa situation à celle d'Anne). Dans un tel cas le choix social est plus facile à faire, il semble raisonnable de préférer l'allocation z.

Fleurbaey, Suzumura et Tadenuma (2005) ont ainsi pris en compte une information plus précise sur les préférences. Ils ont opéré trois extensions:
  1. prise en compte des TMS. cette information très locale (variations infinitésimale le long des courbes d'inf aux alentours des allocations) est suffisante pour construire une règle d'agrégation non dictatoriale, mais l'anonymat n'est cependant pas respecté.
  2. prise en compte des courbes d'inf dans la boîte d'Edgeworth. L'impossibilité d'Arrow persiste.
  3. prise en compte d'une partie de la courbe d'indifférence allant de la situation actuelle de l'agent jusqu'à un rayon particulier dans l'espace des biens. Cette dernière extension permet de construire une règle d'agrégation.

Illustrons cette solution pour Anne (numéro 1) et Bob (numéro 2). Le rayon particulier part de l'origine des axes et est dirigé vers la dotation globale de l'économie (omega sur la Figure ci-dessous). Il suffit alors de connaître une partie de la courbe d'indifférence comprise entre la situation de l'agent et ce rayon. En d'autres termes, on pose à Anne et à Bob la question suivante: qu'elle est la part des dotations globales qui laisserait votre satisfaction inchangée. On obtient ainsi les lambda1 et lambda2 et les lambda'1 et lambda'2 (voir Figure). Il suffit ensuite de les additionner pour comparer les deux allocations.


Il est important de noter que l'évaluation lambda1+lambda2 et lambda’1+lambda’2 n'a pas de valeur en soi, ce qui compte c'est simplement le classement lambda1+lambda2 > lambda’1+lambda’2. L'impossibilité d'Arrow a été levée tout en évitant les comparaisons interpersonnelles.
Remarque: si les hommes politiques veulent prendre des décisions sociales justes ils doivent avoir une certaine information sur les préférences des citoyens. De ce point de vue les sondages d'opinion ne sont pas forcément une mauvaise chose. Ils pourraient être intéressants si les questions posées suivaient le principe du revenu équivalent.

Le revenu équivalent, un peu d'empirique

Fleurbaey et Gaulier (2009) propose de construire un indicateur du niveau de vie en se basant sur la théorie énoncée plus haut. Les auteurs partent du PIB par tête, puis calculent plusieurs corrections à ce revenu qui permettraient aux individus (aux populations plus précisément) d'atteindre une norme dans chacune des dimensions suivantes:
  1. Revenu national par tête
  2. Temps de travail
  3. Précarité, risque de chômage
  4. Espérance de vie en bonne santé
  5. Taille des foyers
  6. Inégalités
  7. Soutenabilité (analysée via consommation de capital physique et naturel, dont les émissions de gaz à effets de serre)

Au final les auteurs obtiennent un indicateur, le revenu équivalent (aux solides fondements théoriques) qui mesure non seulement le bien-être monétaire mais aussi le bien-être non monétaire. Sans surprise, le classement des pays est très différent de celui que l’on obtient avec le PIB.

Les Etats-Unis passe ainsi de la troisième place à la 6ème place en prenant en compte la santé, idem avec les inégalités et chute à la dixième place avec intégration de la soutenabilité. La France à l'inverse progresse dans le classement, ce qui nous indique que nous n'avons peut-être pas grand chose à envier au modèle américain.
Pour conclure, s’en tenir au PIB c’est considérer que la production est une fin en soi, or un bon niveau de santé, une faible précarité, des inégalités réduites et de bonnes perspectives de soutenabilité sont des éléments tout aussi importants (pour ne pas dire plus).

Note

²Evidemment l'équivalent égalitaire n'est pas la seule piste de recherche pour aller au delà du PIB (voir Fleurbaey 2009 pour un survey)

Bibliographie

- Arrow K. J. 1951, Social choice and individual values, Wiley.
- Candau, F., Fleurbaey, M., 2009, Agglomeration and welfare with heterogeneous preferences. ssrn wp.
- Fleurbaey, M., 2000, Choix social: une difficulté et de multiples possibilités'', Revue Economique 51: 1215-1232.
- Fleurbaey, M., 2009, Beyond GDP: The quest for a measure of social welfare, Journal of Economic Literature (forthcoming).
- Fleurbaey, M., Gaulier, G. International comparisons of living standards by equivalent incomes, Scandinavian Journal of Economics (forthcoming).
- Fleurbaey M., Hammond P. (2004), Interpersonally comparable utility, in S. Barbera, P. Hammond, C. Seidl eds., Handbook of Utility Theory, vol. 2, Kluwer, 2004.
- Fleurbaey, M., Maniquet F., 2008, Fair social orderings, Economic Theory 34 : 25–45.
- Fleurbaey, M., Suzumura K., Tadenuma K., 2005, Arrovian aggregation in economic environments : How much should we know about indifference surfaces ?, Journal of Economic Theory 124 : 22-44.
- Sen A.K. 1999, “The possibility of social choice,” American Economic Review 89: 349-378.
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Commerce, flux de capitaux et frictions financières

mercredi, août 26, 2009
Petit focus aujourd'hui sur un papier de Pol Antràs et Ricardo Caballero.
Dans cet article, paru récemment dans Journal of Political Economy, les auteurs présentent un modèle dans lequel la mobilité des capitaux et la mobilité des biens sont complémentaires. Si vous vous souvenez des modèles à la Heckscher-Ohlin-Samuelson (HOS) vous devez déjà être intrigué. En effet selon les modèles standards en l'absence d'obstacle aux échanges la rémunération des facteurs tends à s'égaliser (Samuelson (1948)), aucun mouvement de capitaux n'est donc profitable (idem pour les migrations…), l'ouverture commerciale s'est ainsi substituée à la mobilité des capitaux dans le processus de convergence des prix internationaux. Evidemment ce modèle ne prend pas en compte les imperfections sur le marché financier comme par exemple le fait que les agents n'ont pas le même accès au marché du crédit suivant le secteur qu'ils ont investi ou suivant le pays dans lequel ils évoluent. Antràs et Caballero dans leur modèle 2x2x2 (deux pays et deux secteurs produisant des biens homogènes à l'aide de deux facteurs de production, le travail et le capital) intègrent donc des frictions financières dans un pays (le pays en voie de développement, dénommé Sud) et dans un secteur. Cette introduction a des conséquences intéressantes.

Autarcie

A l'autarcie, le pays avec les institutions financières les plus mauvaises offre un prix plus faible dans le secteur qui ne connaît pas de friction financière. En effet une part relativement plus importante des ressources est allouée à ce secteur, une situation de surproduction est alors atteinte (p 708) et le capital est moins bien rémunéré au Sud. La liberté de mouvement des capitaux entraîne donc une fuite des capitaux du Sud vers le Nord. Les auteurs en concluent que le protectionnisme commercial peut favoriser le déséquilibre de la balance des capitaux (« At the global level, a rise in protectionism may exacerbate rather than reduce the so-called global imbalances. Caballero a écrit plusieurs articles sur les déficits courants voir son site).

Ouverture

Au Sud les frictions financières dans un secteur confèrent à l'autre secteur un avantage comparatif qui devient exploitable avec l'ouverture commerciale. En effet avec l'ouverture le prix du bien vendu par ce secteur augmente et avec lui la rémunération du capital (Proposition 2 et Figure 1 p.713). L'ouverture commerciale permet ainsi une entrée de capitaux au Sud. Commerce et mobilité des capitaux deviennent ainsi complémentaire dans le développement des pays du Sud.

What else

Dans un second article (ici), à paraître dans Journal of European Economic Association Papers and Proceedings, les auteurs analysent en détail la version dynamique du modèle et en tire des conclusions tout aussi nouvelles qu'inattendues. Ils montrent que la libéralisation commerciale en réduisant la part du revenu revenant aux entrepreneurs, aggrave la contrainte financière et devient défavorable à la consommation et au revenu de long terme. Cette conclusion n'est pas sans rappeler celle de Chesnokova (2009) qui montrait que l'ouverture commerciale pouvait déboucher sur une désindustrialisation trop poussée (liée à la crontrainte de crédit) dommageable en terme de bien être pour les pays en voie de développement. Voilà donc trois lectures qui vous donneront du grain à moudre sur des réflexions du style "bienfaits et méfaits de l'ouverture commerciale".

Bibliographie

- Antràs, Pol and Ricardo J. Caballero (2009), Trade and Capital Flows: A Financial Frictions Perspective, Journal of Political Economy, August Issue.
- Antràs, Pol and Ricardo J. Caballero (2009), On the Role of Financial Frictions and the Saving Rate during Trade Liberalizations, Forthcoming in the Journal of European Economic Association Papers and Proceedings
- Chesnokova, Tatyana (2007), Immiserizing Deindustrialization: A Dynamic Trade Model with Credit Constraints, Journal of International Economics, Volume 73, Issue 2, pp. 407-420.
- Samuelson P. A. (1948) International Trade and the Equalization of Factor Prices, The Economic Journal.
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Les rendements croissants remis en questions !?!

samedi, juillet 04, 2009
Les rendements croissants sont-ils en train de décliner ? L’économie moderne doit-elle revenir sur ses fondements classiques ? Telles sont les deux questions posées par Paul Krugman dans sa lecture du prix Nobel. Ces questions sont étonnantes pour l’enseignant que je suis, qui débute son cours de micro par la concurrence pure et parfaite et qui poursuit en vantant par comparaison le réalisme de la concurrence imparfaite. Ces questions sont aussi surprenantes pour le chercheur en économie géographique… mais avant de vous en expliquer le pourquoi, peut être est-il utile de revenir très brièvement sur la lecture de Krugman. L’auteur présente tout d’abord ses travaux, ceux sur l’économie géographique démontrent que dans un modèle avec rendements croissants, la baisse des coûts de transport débouche sur une agglomération des activités. Pour Krugman ce processus d’agglomération semble appartenir au passé, il présente notamment une carte des USA sur l’industrie automobile qui reflète le fait que les nouvelles industries se sont localisées au Sud au lieu de s’agglomérer autour de Détroit. On aurait tord de penser que cette idée est nouvelle, Krugman lui-même dans Krugman et Livas (1996) amendait son article de 1991 en montrant que l’agglomération en engendrant une hausse des prix du foncier et des coûts de navette débouchait suite à une intégration commerciale plus approfondie sur une dispersion des activités (voir aussi Candau (2009) dans lequel je montre que ces forces de dispersion urbaines alliées avec une dispersion de la demande débouchent sur une séquence dispersion / agglomération / dispersion lorsque les économies se libéralisent commercialement). Cette séquence a été vérifiée empiriquement par nombre de chercheurs, dont notamment Combes et al. (2008) sur données françaises (le processus d’agglomération aurait eu lieu de 1860 à 1930 et depuis les activités semblent se disperser). Le constat de dispersion n’est donc pas nouveau et ne surprendra personne, c’est l’interprétation qui en est donnée qui est nouvelle, car c'est une remise en cause des rendements croissants : « So increasing returns may represent the wave of the past, not the future [...]Problems facing workers in advanced economies: 1) Increasing inequality 2) Decline of “good jobs”. To some extent, both may be explained by the decline of increasing returns as a force in the world economy» Krugman semble considérer que ce sont les avantages comparatifs qui jouent désormais un rôle important dans la configuration spatiale des pays avancés (pour les pays en voies de développement son modèle Centre-Périphérie lui semble peut-être encore adapté (il fait référence à la Chine)). Cette lecture a suscité une réaction de Marius Brülhart (l’un des premiers à avoir tester empiriquement les prédictions de Krugman) qui défend la pertinence de l’économie géographique Krugmanienne pour les problèmes actuels. J’ai franchement apprécié la sortie de Brülhart et j’en aurais souhaité d’autres, ceci dit je n’ai pas vraiment montré l’exemple, donc voici mes interrogations et commentaires sur cette intervention de Krugman. Premièrement l’économie des pays développés est une économie qui se tourne de plus en plus vers les services, ces derniers sont souvent différenciés, n’y a-t-il pas des rendements croissants dans ces secteurs ? Deuxièmement, d’un point de vue théorique la vision de Krugman est évidemment juste, depuis le théorème d’impossibilité spatiale de Starret on sait que la dispersion des activités peut aussi résulter d’un modèle concurrentiel en l’absence d’avantages comparatifs (espace homogène), à l’inverse leur présence explique les zones de spécialisation et d’agglomération. En d’autres termes, Krugman nous rappelle qu’il est important de ne pas oublier les premiers résultats de l’économie spatiale qui ont toujours une importance, il nous invite aussi à discriminer entre les différentes théories. Cette intervention m’a fait songer à un élégant article d'Ellickson et Zame (2005) qui présentent le point de vue suivant: “We think the literature has taken the wrong lesson from Starrett's theorem. Locations are not all the same, and transportation costs are not zero, so the question, in our minds, is not whether a competitive model can have anything interesting to say about a world in which locations are identical and transportation costs are zero, but rather whether a competitive model can have anything interesting to say about a world in which locations are not identical and transportation costs are not zero. Put differently, the question is not whether competition can lead to a heterogeneous present from a homogenous past, but whether competition can lead to the kind of heterogeneity we actually see in the present from the kind of heterogeneity we see (or imagine) in the past.” En d’autres termes concurrence et avantages technologiques/factoriels (ou diversité des goûts… bref toute hétérogénéité) hérités du passé peuvent expliquer le processus de dispersion actuelle. Aussi c’est avec une certaine impatience que j’attend l’article qui testera si les rendements croissants déclinent (et pourquoi ?), car si une telle prédiction se vérifie ce n’est pas seulement la nouvelle économie géographique qui appartiendra au passé mais une grande partie des théories actelles basées sur ce concept.

Biblographie

- Candau, Fabien, Is Agglomeration Desirable? (April 22, 2009). Available at SSRN: http://ssrn.com/abstract=1393183
- Combes, Pierre-Philippe, Miren Lafourcade, Jacques-François Thisse and Jean-Claude Toutain (2008) The Rise and Fall of Spatial Inequalities in France: A Long-Run Perspective. CEPR Discussion Paper #7017.
- Ellickson B. and W. R. Zame, 2005, A competitive model of economic geography, Economic Theory 25, 89-103.
- Krugman, Paul, 1991, Increasing Returns and Economic Geography. Journal of Political Economy, 99(3): 483-499.
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Corruption et commerce

mardi, juin 30, 2009
Les revenus tarifaires représentent une part importante des recettes fiscales dans les pays en voies de développement (20% contre 1% pour les pays riches) et cette dépendance fiscale explique en partie le comportement hautement protectionniste de ces pays. Bouët et Roy (noté BR par la suite) nous rappelle ce fait en calculant les droits de douane moyens pour trois pays africains et observent le classement suivant : Nigéria (droit de douane moyen de 26%) > Mauritanie (18%) > Kenya (16%). Fait plus intriguant en utilisant un indicateur de perception de la corruption les auteurs observent un classement similaire… les pays qui taxent le plus seraient-il les plus corrompus ? Sur le plan théorique on sait qu’une taxe importante est une incitation pour les exportateurs à la corruption des services douaniers, ces derniers y cèdent suivant leur niveau de rémunération, leur aversion au risque et suivant les modalités de sanction contre le corrompu appliquées par l’Etat importateur (Allingham et Sandmo (1972)). Mais qu’en est-il dans les faits ?

Evasion fiscale et tarifs, la méthodologie de l’étude de Bouët et Roy

BR mettent alors en œuvre une méthodologie que nous allons décrire pour tester ce lien entre tarif élevé et évasion tarifaire. La première estimation en valeur des auteurs est la suivante :

Où EvValueiptc représente une mesure de l’évasion, soit la différence entre la valeur d’un produit p (niveau HS6) à la date t indiquée par un exportateur c et la valeur de ce même produit reportée par l’importateur. En d’autres termes l’idée intéressante est de considérer les flux indiqués par l’exportateur et non reporté par l’importateur comme étant détournés. La variable Tariffptc représente la taxe imposée à l’exportateur. Mais l’évasion peut aussi se manifester par une mauvaise spécification, le produit importé étant déclaré sous une autre ligne tarifaire pour bénéficier d’un taux plus faible. Exemple fictif : un produit A est taxé à 50% alors qu’un produit différencié B est taxé à 10%, si vous êtes un exportateur de A vous avez tout intérêt à corrompre le douanier pour qu’il inscrive votre exportation comme étant une entrée de B. Pour appréhender ceci les auteurs calculent une moyenne pondérée par les exportations des autres produits à un niveau plus agrégé (au niveau HS4), dénommées tariffrelptc. Enfin d est une dummy qui prend la valeur 1 lorsque le produit est différencié et l’interaction tariffptc*d teste si un produit différencié et fortement taxé a plus de chance d’expliquer l’évasion. En effet plus un produit est différencié plus il est difficile de le faire passer pour un autre et plus il taxé plus la corruption est attractive. Les auteurs introduisent ensuite des effets fixes par produits, temps et partenaires.

Résultats

A partir de l’estimation sans effets fixes ils observent que l’évasion est d’autant plus forte que le tarif du produit concerné et celui des produits reliés sont élevés. Contrairement aux études existantes, BR constatent que la différenciation a peu d’effet. Ce résultat provient de la mesure de la protection et de la spécificité des partenaires étudiés par les autres études. En effet Javorcik and Narciso (2008), Mishra et al (2008) et Levin and Widell (2007) utilisent uniquement les taux ad-valorem et étudient un seul partenaire (l’Allemagne pour les premiers, l’Angleterre pour les derniers) En rajoutant les effets fixes les auteurs obtiennent toujours une élasticité tarif de l’évasion positive et observe qu’elle est plus forte pour le Nigéria que pour le Kenya et la Mauritanie (pour ce derniers pays la corrélation entre tarifs et évasion n’est pas toujours significative). Le classement des trois pays suivant cette simple méthodologie est cependant sujet à caution car les partenaires de chaque pays et les produits échangés sont différents, ce qui pousse les auteurs à réduire l’échantillon au même ensemble de produits et de partenaires. Une analyse de robustesse est ensuite réalisée, les auteurs utilisent notamment des variables instrumentales pour limiter les biais d’endogénéité et des régressions non paramétriques et semi-paramétrique pour tester la non linéarité de la relation. Dans tous les cas leurs résultats sont confirmés. Il est intéressant de noter que le coefficient mesurant l’élasticité tarif de l’évasion pour le Nigéria double avec l’introduction des effets fixes sur les produits. Ce résultat, qui diffère de Mishra et al (2008) indique que pour certains pays les caractéristiques des produits jouent un rôle important dans l’explication de l’évasion (en caricaturant les diamants engendreraient plus de corruption que les pois chiches).

En guise de conclusion

L’objectif des pays en voie de développement est de taxer fortement les importations pour faire rentrer des recettes fiscales mais d’après cette étude de BR on peut se demander s’il n’y a pas là une courbe en U-inversé (les économistes adorent les courbes en cloche: exemple courbe de Laffer, courbe de Kuznets et ses dérivés etc) : plus ces pays taxent plus les recettes augmentent, sauf si les taxes sont vraiment prohibitives, dans un tel cas la corruption augmente et les recettes s’effondrent. Je ne connais aucun papier qui ait testé cette relation, pourtant savoir si les pays en voie de développement peuvent gagner plus en taxant moins leurs importations est une question majeure et il fait peu de doute qu’avec l’amélioration des données concernant les pays en voies de développement une telle relation soit testée prochainement. Alors stay tuned, je vous en reparle dès qu’il y a du nouveau.

Bibliographie

- Allingham, Michael G., and Agnar Sandmo, 1972, “Income Tax Evasion: A Theoretical Analysis,” Journal of Public Economics, Vol. 1, pp. 323-38. - Bouët A, Roy D, 2009, Trade protection and tax evasion: evidence from Kenya, Mauritania and Nigeria, CATT Working Papers Series n°1. - Fisman, Raymond and Shang-Jin Wei, 2004, “Tax Rates and Tax Evasion: Evidence from Missing Imports in China,” Journal of Political Economy, No. 112 Vol. 2, pp. 471-496. - Mishra Prachi, Arvind Subramanian and Petia Topalova, 2008, "Policies, Enforcement, and Customs Evasion: Evidence from India” Journal of Public Economics, vol. 92(10-11), p 1907-1925.

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Aux origines du sous développement en Afrique, le commerce d'esclave

samedi, juin 06, 2009

Comment expliquer la richesse ou la pauvreté des nations ? Cette question est au cœur de l’analyse économique et le débat oppose souvent des facteurs géographiques et institutionnels. Lorsque les terres sont enclavées, rocailleuses où pentues la production est plus difficile et le commerce plus coûteux ce qui freine l’exploitation d’avantage comparatif et les gains de productivité qui peuvent en résulter. En appui à ces causes premières d’un développement difficile, certains auteurs ont mis en avant des causes de seconde nature. A titre d’exemple, les terres enclavées en limitant le commerce limite les échanges technologiques et si le marché intérieur est petit ou dispersé alors aucune incitation à l’agglomération et aux économies qui en résultent (économie d’échelle, diffusion des idées) n’est possible. Lorsque le climat est favorable à la prolifération de certaines maladies alors l’espérance de vie et la productivité sont amoindries et le développement économique s’en trouve altéré (pour une étude sur le poids économique et social de la malaria voir Sachs et Malaney (2002)). Opposés à la primauté de ces éléments dans l’explication du sous développement, des auteurs tels que Easterly (2006) considère que les difficultés de croissance sont d’abord liées à la mauvaise gouvernance des pays (corruption, politique économique inappropriée) et aux défaillances des institutions dont les causes sont souvent à rechercher dans l’histoire des nations. La géographie pourrait alors avoir un rôle, mais un rôle indirect. Ainsi selon Acemoglu Johnson et Robinson (2001) un environnement défavorable entraînant une mortalité plus forte des européens dans leur colonie aurait découragé leur installation sur longue période ainsi que la mise en place d’institution de qualité. Trancher entre institution et géographie semble avoir une importance particulière dans la mesure où les remèdes préconisés peuvent être différents. Ainsi Sachs (2005) considère que l’aide au développement peut pallier le désavantage géographique alors qu’Easterly (2006 a, b et 2007) considère au contraire ces aides comme potentiellement inefficaces voire néfastes. Je n’aborderai pas aujourd’hui les aides au développement (promis je le ferai un autre jour) mais je souhaiterai souligner le poids de l’histoire dans la destiné des nations. Commençons par l’article de Nunn (2006) qui traite du commerce d’esclave et des difficultés de développement du continent africain. L’auteur nous rappelle que pendant 500 ans, de 1400 à 1900 l’Afrique n’a pas vu sa population évoluées en raison du commerce d’esclave, en effet près de 20 millions d’africains (sur une population qui en comptait au maximum 70 millions) ont ainsi été exportés via l’Atlantique, le Sahara, la mer rouge et l’Océan Indien et à peu près autant sont morts dans les transports et les rafles. Nunn (2006) observe ainsi une relation négative entre le nombre d’esclave exporté par le passé et la croissance actuelle des pays africains. Ce commerce aurait en effet exacerbé la fragmentation politique et affaiblit les institutions traditionnelles (les rapts étant opérés par une ethnie contre une autre, voire même au sein d’une même ethnie). Les conséquences du commerce d’esclave sur les difficultés actuelles de croissance économique feront l’objet de ce blogage dévoué à l’article de Nunn et Puga (2007). Ces auteurs montrent qu’une géographie accidentée engendre un effet négatif, elle hausse les coûts de production et de transport, mais cette géographie a aussi permis aux habitants d’échapper à l’esclavage, Bah (1976) montre en effet que les cavernes et les falaises servaient de refuge au sud-est du Sénégal et Brasseur (1968) détaille comment au Mali les terrains montagneux permettaient aux Dogons, de protéger leur territoire. Une géographie désavantageuse aurait ainsi eu un impact positif qui se ressent encore aujourd’hui et domine même l’effet négatif !

Effet positif d'un désavantage géographique

Rentrons brièvement dans le détail de l’article, les auteurs testent tout d’abord les équations suivantes :
où yi est le revenu par tête, r la variable géographique (r pour ruggedness) et I une dummy qui prend la valeur 1 pour les pays Africains et 0 pour les autres. L’idée étant que pour les pays africains un terrain accidenté peut avoir un effet bénéfique alors que pour les autres pays (qui n’ont pas connu l’esclavage) seul l’effet négatif lié notamment aux coûts de transports domine. Dans la seconde équation les pays ne sont pas différenciés ce qui permet aux auteurs de tester les trois hypothèses suivantes : 1) si béta1 est négatif une géographie accidenté a un impact négatif sur le revenu 2) si béta2 est positif alors en Afrique une géographie accidentée a un impact positif 3) si béta1 est inférieur à béta5 alors ne pas prendre en compte la spécificité historique africaine biaise l’impact négatif de la géographie vers zéro. Ces trois hypothèses sont vérifiées. Les auteurs testent ensuite l’équation suivante :
où xi mesure les exportations passées d’esclave. L’objectif étant d’analyser si 1) ces exportations affectent négativement le revenu, dans un tel cas béta10 devrait être négatif 2) l’effet d’une géographie accidentée n’est pas différent en Afrique lorsque ces exportations sont prises en compte, en d’autres termes l’esclavage explique totalement que des terrains accidentés puissent avoir eu un impact indirect positif en Afrique puisqu’ils ont permis de se cacher ou de se protéger contre ce commerce, dans un tel cas béta8 est égal à zéro 3) les effets d’une géographie accidentée sont négatifs lorsque ces exportations sont prises en compte, dans un tel cas béta7 est négatif. Ces trois hypothèses sont vérifiées par les auteurs.

Robustesse des résultats

Les estimations précédentes peuvent cependant souffrir d’un manque de variable qui biaise l’analyse. Si par exemple des sols accidentés sont des sols riches en diamants et si la production de diamants enrichit des pays à l’extérieur de l’Afrique mais appauvrit les africains en raison de mauvaises institutions alors l’estimateur géographique peut être biaisé. Les auteurs prennent ainsi en compte la production de diamants entre 1994 et 2000, et leur résultat est robuste à cette introduction. De plus ils introduisent d’autres variables de contrôle telles que le climat, l’accès à la mer et la qualité des sols sans dévier de leur conclusion principale. Puga et Nunn (2008) vérifient aussi que leurs estimations ne sont pas guidées par des pays atypiques (les îles, les pays très accidentés ou très peu accidentés), puis supprime systématiquement toutes les observations pour lesquelles les coefficients estimés pour la géographie sont supérieurs à un certain seuil (2 sur la racine carré du nombre d’observations (méthode de Belsley, Kuh, and Welsch (1980)). Il est aussi intéressant de noter que pour tester la robustesse de ces résultats il suffit d’inverser le raisonnement et de vérifier qu’une géographie accidentée n’a pas d’effet positif dans des pays qui n’ont pas connus l’esclavage. Les auteurs testent alors si cet effet positif existe pour l’Europe, l’Océanie, l’Amérique du nord et celle du sud. Ils constatent alors que seul l’effet négatif existe pour ces continents à l’exception de l’Europe à laquelle il faut retrancher la Suisse pour effacer l’effet positif de la géographie (les auteurs n’explique pas pourquoi la Suisse biaise ainsi les résultats et perso je n’ai pas d’idée pouvant l’expliquer. Si vous avez une explication je suis preneur).

Agglomération cumulative dans les zones à géographie désavantageuse

Si les auteurs montre qu’une géographie accidentée a des effets indirects positifs, ils montrent aussi que les coûts ne sont pas absents, l’agglomération initiée par le choc historique s’auto entretient, la population s’agglomérant aujourd’hui encore dans les terres les plus accidentés.

Conclusion

En conclusion les auteurs nous mettent en garde, leurs résultats sont spécifiques, ils ne prouvent pas que les désavantages géographiques ont toujours un impact positif dominant. Alors bossez vos manuels d’histoire et regardez si un choc historique différent de l’esclavage et dans d’autres pays tel que la Chine ou l’Inde ne pourrait pas être un terrain d’étude intéressant.

Bibliographie

- Acemoglu, Daron, Simon Johnson, and James A. Robinson. 2001. The colonial origins of comparative development: An empirical investigation. American Economic Review 91(5):1369–1401.
- Easterly,William. 2006a. The White Man’s Burden: Why the West’s Efforts to Aid the Rest Have Done so Much Ill and so Little Good. New York, ny: Penguin Press.
- Easterly,William. 2006b. Reliving the 1950s: The big push, poverty traps, and takeoffs in economic development. Journal of Economic Growth 11(4):289–318.
- Easterly, William. 2007. Was development assistance a mistake? American Economic Review Papers and Proceedings 97(2):forthcoming.
- Nunn, Nathan. 2006. The longterm effects of Africa’s slave trades. The Quarterly Journal of Economics, MIT Press, vol. 123(1), pages 139-176, 02.
- Puga Diego, Nunn Nathan. 2007. Ruggedness: The Blessing of Bad Geography in Africa (soumis à Review of Economic Studies.
- Sachs, Jeffrey. 2005. The End of Poverty. New York, ny: Penguin Press.
- Sachs, Jeffrey and Pia Malaney. 2002. The economic and social burden of malaria. Nature 415(6872):680–685.
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L'euro, le dollar et un peu d'Histoire.

dimanche, mai 31, 2009

Depuis 2001 l'euro connaît une appréciation face au dollar (voir graphique ci-dessous), et nombre d’observateurs économiques promettent régulièrement au billet vert un sort tragique. Si le déclin catastrophique et rapide tarde à venir, les fondamentaux qui permettaient au dollar de résister ont sans doute disparu et un peu comme Vil le coyote continue de courir en suspension dans les airs avant de se rendre compte qu'il n'est plus sur la falaise (pour reprendre l’image de Paul Krugman), le dollar se maintient, mais pour combien de temps encore? Une autre question qui peut se poser lorsque l'on observe l'euro s'apprécier ainsi est de savoir quelle est actuellement sa place dans le système monétaire international.

Révisons nos connaissances de bases: la puissance monétaire internationale de l'Euro peut être mesurée via ses fonctions d'unité de compte pour le secteur privé et public, d'unité de paiement et de réserve de valeur. Pour le secteur privé la fonction d'unité de compte correspond aux facturations commerciales (et produits financiers que je n'aborderai pas ici, voir Creel et al. (2008) pour plus de détails) or 50% des facturations hors zone euro se font en dollar contre 28% pour l'euro. Pour le secteur public la fonction d'unité de compte dépend du choix de monnaie d’ancrage or d'après le FMI en 2007 les 1/3 des pays qui utilisaient un ancrage avait choisi l'euro, les 2/3 restant s'étant tourné vers le dollar. En ce qui concerne la fonction de paiement, la part de l'euro dans les transactions de change a augmenté sur la dernière décennie, mais elle reste encore très loin des 87% affichés par le dollar. Enfin en tant que réserve de valeur, et pour ne parler que de l'usage public, l'euro progresse dans l'accumulation des réserves de change mais le dollar domine encore. Ainsi d'une façon générale, l'euro est une monnaie qui gagne des points face au yen et qui revêt évidemment une importance régionale de premier ordre, mais elle n'a pas encore la place de leader monétaire. Cependant selon Chinn et Frankel (2007) l'euro détrônerait le dollar aux alentours de l'année 2015.
La période que nous vivons n'est pas sans rappeler celle faisant l'objet de l’étude de Flandreau et Jobst (2009) sur laquelle je vais bloguer brièvement. Les auteurs nous plonge dans la période où la libre sterling dominait le système monétaire international pour nous aider à mieux comprendre les mécanismes passés et sans doute actuels. Leur but est de tester la littérature traitant de la taille du marché comme variable explicative de la dominance d'une monnaie (Kindleberger (1967), Krugman (1980), Rey (2001)). L'idée est qu'une monnaie a d'autant plus de succès qu'elle est utilisée sur plusieurs marchés. Ces externalités de réseaux ont un effet d'hystérèse (l’hystérèse : les causes d’une situation ont disparues mais les conséquences sont toujours présentes) que les auteurs observent pour le dollar et pour certaines monnaies europénnes ; les pays continuant à utiliser une monnaie alors même que les fondamentaux ont disparus. Ainsi l’Histoire monétaire compte (grâce aux externalités) ! A titre d’exemple en 1900, les externalités sont défavorables au dollar et bénéfiques au Franc (qui est sur-utilisé de 25% par rapport à un scénario sans externalités). Les auteurs ne trouvent cependant pas de stricte persistance de l'Histoire, ce qui les conduit à penser que même sans le choc de la seconde guerre mondiale, le dollar possédait les fondamentaux nécessaires pour détrôner la livre!
  • Bibliographie:

- Chinn et Frankel (2007) Will the Euro Eventually Surpass the Dollar as Leading International Reserve Currency? In G7 Current Account Imbalances: Sustainability and Adjustment, R. Clarida (ed), University of Chicago Press. - Creel J, Fitoussi J-P, Laurent E et J Le Cacheux (2008) La zone euro : une enfance difficile. Lettre de l’OFCE. no 304. - Flandreau M, Jobst C, 2009, The emipirics of international currencies: network, externalities, history and persistence. The Economic Journal. - Rey H (2001), International trade and currency exchange, Review of Economic Studies, vol 68(2), pp 443-64. - Krugman (1980) Vehicule currencies and the structure of international exchange. Journal of money, credit and banking, vol 12(3), pp 513-26.

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Commerce Nord-Sud et spécialisation verticale

mercredi, avril 29, 2009
Ce matin sur BFM : « Aujourd’hui on pourrait dire à nos enfants : ‘fini tes études sinon les chinois te prendront ton job’ » Cette peur est-elle fondée? Pour éclairer notre lanterne nous allons bloguer sur l’étude de Fontagné, Gaulier et Zignago (FGZ pour faire court) intitulée Specialization across varieties and North-South competition publiée en 2008 dans Economic Policy 23(53) : 51-91.
L'analyse de ces auteurs dépasse le simple exemple chinois via une investigation basée sur BACI et axée sur les spécialisations des nations du Sud et du Nord sur la période 1995-2004.

Un commerce de variétés différentes démasqué

FGZ calculent tout d’abord un indice de similarité des exportations sur trois niveaux d’aggrégation différents. Au niveau des secteurs tout d’abord, les similarités sont relativement forte ce qui tendrait à confirmer la thèse suivant laquelle les pays du Nord et du Sud sont en concurrence. Mais l’antithèse émerge dès que les auteurs travaillent sur des données plus désagrégées, en effet la similarité devient bien moins importante au niveau des produits et devient carrément faible au niveau des variétés. A titre d’exemple le coef de similarité des exportations entre l’EU 25 et la Chine passe de 0.5 à 0.25 et enfin à 0.15 au niveau des variétés. En d’autres termes les nations du Nord se sont spécialisées sur des variétés différentes, il n’y a donc pas de concurrence frontale.

Regard sur les parts de marché et sur l'évolution des spécialisations

L’heure de la synthèse a-t-elle sonnée ? Pas vraiment, l’analyse réalisée ici est quelque peu statique (réalisée uniquement sur l’année 2004) mais les auteurs étudient aussi l’évolution de ces spécialisations et montrent que les pays du Nord se sont spécialisés sur des biens de haute qualité alors que les pays du Sud se sont spécialisés sur des variétés de basse qualité. En guise d’exemple les parts de marché de la Chine sur la période 1995-2004 sur les segments de basse qualité ont augmentés de 8,23% alors que ceux des pays du Nord diminuaient. A l’inverse les parts de marché de l’Europe sur la haute qualité augmentaient de 6,26% sur cette même période. FGZ utilisent ensuite BACI pour déterminer les différences de prix à l’exportation de différentes variétés d’un même produit. Plus précisément ils calculent les valeurs unitaires médianes relatives. Les auteurs observent ainsi que les spécialisations sont plutôt stable au cours du temps. Sur près d’une décennie, une variété européenne à l’export aurait été trois fois plus chère qu’une variété chinoise. Cette constance dénote une différenciation verticale assez poussée. Les auteurs cherchent ensuite à analyser les déterminants de ces spécialisations et confirment l’étude de Schott (2004), plus un pays est développé plus la valeur unitaire (son positionnement sur de la haute qualité) à l’export augmente.

Equation de gravitation

Enfin, FGZ utilise une équation de gravitation pour étudier les déterminants du commerce de variété. Je ne présente ici qu’une partie de l’équation testée : Ln Xtijk= a+…+b1g1LnGDPPCti+ b2g3LnGDPPCti + b3g1LnGDPPCtj+ b4g3Ln GDPPCtj + c1g1Ztij+ c1g3Ztij+uk+vt+ etijk où Xtijk représente la valeur des exportations bilatérales du pays i vers le pays j à la date t pour une industrie k. Seuls les segments de marché de haute qualité g1 et de basse qualité g3 sont analysés. GDPPC représente le PIB par tête en parité de pouvoir d’achat. Le PIB du pays exportateur (GDPPCti) capte les déterminants de X du côté de l'offre alors que le PIB de l’importateur (GDPPCtj) devrait appréhender les facteurs jouant sur la demande. Pour l'offre on s’attend à ce qu’une productivité plus forte augmente les exportations en bien de qualité. Pour la demande un niveau de revenu par tête important devrait entraîner une demande de qualité plus forte et donc favoriser les exportations des industries spécialisées sur ces variétés. Enfin, Z est un indicateur de friction bilatérale incluant la distance, le langage commun, et les barrières tarifaires. Les biens de qualité, par essence plus complexes, sont peut être davantage exportés lorsque les deux pays partagent le même langage et sont relativement proches géographiquement (sur ce dernier point deux effets s’opposent: d’un côté des coûts de transport élevé devrait être plus favorable aux biens de qualité puisqu’ils vont augmenter le prix relatif des biens de basse qualité, mais à l’inverse le manque d’information due à la distance devrait avoir un impact négatif sur le commerce de qualité). Les GDPPC des importateurs et des exportateurs ont les signes attendus. Ainsi le revenu par tête du pays exportateur est bénéfique aux exportations de qualité et une hausse du revenu national se traduit par une hausse de la valeur unitaire des biens importés (le revenu marginal est consommé dans des produits importés de meilleure qualité plutôt que dans une hausse des quantités importées). Enfin l’éloignement géographique semble avoir plus d’importance pour les biens de basse qualité.

En guise de conclusion

En conclusion, il est temps de revenir la citation introductive : quel est l’impact des évolutions de spécialisation sur le marché du travail au Nord ? A première vue et puisque les pays ne produisent pas les même variétés on peut penser que les qualifiés sont plutôt protégés grâce à une faible concurrence - quoique grandissante dans la mesure où le développement permet de grimper l’échelle des spécialisations - mais pour les peu qualifiés la spécialisation des pays du Nord sur de la haute qualité est probablement néfaste… à vous de trouver (ou de faire) une étude qui le montre!

  • Biblio
Schott, Peter K. (2004). “Across-product Versus Within-product Specialization in International Trade.” Quarterly Journal of Economics 119(2): 646-677.
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Fabien Candau
Maître de conférences en économie, pour plus de détails voir sa page perso.
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Après avoir été assistante de recherche au Center for Global Development, elle réalise une thèse traitant du rôle des institutions dans l'intégration au commerce international des Pays en Voie de Développement.

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