05 mai 2014

Un hommage d'enfer à Becker


Gary Becker vient de décéder. Ce lauréat du prix nobel d'économie (et blogueur de 83 ans) était soit adulé, soit détesté pour ces applications microéconomiques à des thèmes tels que le mariage ou la criminalité (il a eu aussi des contributions plus conséquentes sur l'éducation et le capital humain).

Je connais peu ses écrits (voir Brenda Cronin et Justin Wolfers pour un résumé) mais j'aime son idée de pousser le raisonnement économique dans des domaines à la frontière de l'économie (en évitant cependant l'impérialisme). Aussi pour son passage dans l'au delà mon hommage ne sera pas de vous faire une recension de ses travaux, mais de vous faire un petit topo sur un livre que j'ai lu récemment "THE MARKETPLACE OF CHRISTIANITY" d'Ekelund, Hébert et Tollison (2008, MIT press) qui est l'un des premiers ouvrages d'économie des religions. Oui, c'est étrange comme thème....

L'analyse est cependant loin d'être fantaisiste, la thèse de base, qui est qu'il existe un marché des religions, est argumentée par une importante analyse historique. Les auteurs considèrent que de nombreux concepts de la science économique peuvent s'appliquer à la religion, à commencer par le fait qu'il y a une demande et une offre. Côté offre, il y a concurrence entre les différentes religions (ici les religions chrétiennes), avec des innovations et des imitations d'une religion à l'autre. Côté demande, certains individus ont une demande de surnaturel (vie après la mort...) et d'autres ont une demande plus intellectuelle, une réflexion sur eux et sur la société...

Le chapitre I est introductif. Le chapitre II réalise un tour d'horizon des économistes qui ont déjà abordé la religion, vous y trouverez le premier des classiques (Smith) et le derniers (Marx) et évidemment Weber (qui contrairement à ce que l'on lit parfois ne défendait pas un lien univoque entre protestantisme et croissance économique).

Le chapitre III commence avec cette citation qui résume bien le début du chapitre "I don't want realism. I'll tell you what I want. Magic!", où les auteurs tentent une définition de la religion, puis ils utilisent plusieurs concepts d'économie pour affiner cette définition.

La religion est ainsi considérée comme un "bien club", au sein d'un groupe, les agents ont des préférences proches, ils partagent des expériences communes, parfois ils échangent des contacts professionnels. Comme dans tous les clubs, il y a aussi des passagers clandestins qui profitent du bien commun sans contribuer. Pour pallier à ces comportements, les religions adoptent différentes stratégies avec plus ou moins de succès.

Le marché des religions a aussi tendance à être dominé par des religions "superstars". Comme le note les auteurs cela est dû aux externalités de réseaux liées au fait que la satisfaction est d'autant plus grande que la croyance est partagée (l'effet "ouf, c'est pas une secte" associé aux effets clubs pré-cités). Evidemment les monopoles sont souvent publics (ou l'ont été)...

Le bien religieux s'approche aussi de la définition que les économistes ont des biens assurantiels, du moins en terme de demande. Face à un avenir incertain (en termes de revenu, d'amour, de survie etc) les individus vont avoir une demande de religion de sorte à s'assurer un soulagement à leur turpitudes.

Le chapitre IV propose des études de cas visant à analyser les changements de forme des religions (vous y trouverez une analyse du passage au mono-deisme sous Akhenaton, puis on rentre dans le christianisme avec une distinction catholique/protestant qui est au coeur du livre).

Le chapitre V est voué à l'entrée du protestantisme sur le marché des religions et le chapitre VI à la réaction du leader, l'église catholique et sa réforme (1555-1648). Le chapitre VII traite de l'évolution du follower soit une concurrence spatiale et quelques changements organisationnels au sein du protestantisme. Le chapitre VIII revisite Max Weber et le lien entre religions et performances économiques. Le derniers chapitre conclut sur cette concurrence des religions au sein du christianisme.

Au final, je ne conseille pas vraiment ce bouquin, qui est tout de même un peu long et qui déçoit une fois que l'on a passé le premier stade de la découverte d'une application nouvelle.

Cette recension était cependant l'occasion parfaite pour rendre un derniers hommage à Gary Becker qui a influencé ce type d'analyse (pour le meilleur et pour le pire) où les instruments de l'économie sont utilisés pour regarder d'un œil nouveau des thématiques centrales dans d'autres disciplines. C'est aussi l'occasion de lire de l'économie tout en se cultivant (à la marge dirait-on en private joke).

Voir ici un lien où Michel Foucault commente en 1979 les travaux de G Becker.

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