01 novembre 2011

Immigration et salaires

Quel est l'impact des migrations sur les salaires dans le pays receveur?

La plupart des études montrent que l'impact est négligeable. La méta-analyse de Longhi et al. (2005) révèle ainsi que pour plusieurs pays de l'OCDE une augmentation des migrations de l'ordre de 1% entraîne une baisse de salaire de seulement 0.02%.

Cette conclusion est surprenante tant elle semble en opposition avec les préjugés d'une partie des populations des pays développés qui, comme en témoignent les enquêtes d'opinion (Dustmann and Glitz, 2006) voient dans les migrations l'une des causes de modération salariale. Elle est aussi surprenante du point de vue des outils théoriques utilisés par l'économiste, pour qui une hausse de l'offre de travail se traduit, toute chose étant égale par ailleurs, par une baisse de la rémunération des travailleurs.

Dans la présente note, nous sélectionnons quelques articles du débat empirique qui a débouché sur un certain consensus concernant l'impact des migrations sur le marché du travail américain et européen. Dans une seconde partie nous montrons la nécessité de dépasser le modèle standard utilisé. Et enfin nous analysons les premières tentatives visant à modéliser les migrations dans des secteurs en concurrence imparfaite.

Analyse empirique

Impact des migrations aux Etats-Unis

Au cours du 19ème siècle le continent américain est celui qui a opéré l'ouverture la plus totale de son économie, des millions d'européens ont traversé l'Atlantique sans aucune restriction. Cependant à partir de 1875, le contrôle des flux migratoires débute (nous avons déjà présenté cette immigration de masse historique et inédite ici). Durant le 20ème, deux lois importantes ont modifié la politique migratoire américaine. La première loi promulguée en 1924,  l'Immigrant Act (ou Johnson-Reed Act), impose la mise en place de quotas principalement en faveur des européens et des canadiens. Mais cette préférence géographique disparait en 1964 avec l'Immigration and Nationality Act de 1965 qui instaure une politique de regroupement familial et ouvre les frontières au Mexique, à l'Amérique Centrale et à l'Asie. Ce changement de politique migratoire fut vivement décrié, ses détracteurs considérant que la nouvelle vague d'immigration, au niveau d'éducation plus faible, abaissait la productivité du pays.

Pour analyser si ce changement de politique migratoire a eu un impact sur la nature des migrations de nombreuses études ont été réalisées montrant une baisse du niveau de qualification continue de 1964 à nos jours. Dans une revue de la littérature intitulée "Is the New Immigration Really So Bad?", Card (2005) compare le niveau d'éducation des migrants avec celui des natifs pour deux vagues distinctes de migration. Une première vague arrivée avant les années 2000, installée depuis plus de 5 ans et une nouvelle vague plus récemment installée. Le tableau ci-dessous résume ces statistiques.

Les deux groupes ne semblent pas fondamentalement différents, la concentration de migrants avec des niveaux d'éducation faible révèle que la concurrence engendrée par les migrations est plus forte pour les natifs peu éduqués que pour ceux sortant de l'université. Une question majeure a été posée: cette nouvelle concurrence a t-elle affecté les salaires des américains?

Nous ne réalisons pas ici une analyse communautaire, voir Borjas (1987, 1994) qui étudie dans quelle mesure l'immigration a affecté différemment les communautés noires, asiatiques et hispaniques confirmant ainsi les discriminations sur le marché de l'emploi.

Si l'on regarde les chiffres agrégés, l'immigration reste un phénomène mineur, les migrants ne représentent que 0.2 % de la force de travail des USA, mais leur choix de localisation rend cette question centrale. En Californie par exemple, plus de 30% de la force de travail est immigrée.

Diverses méthodes ont été utilisées pour mesurer l'impact des migrations sur le marché du travail américain. La plus simple consiste à analyser la corrélation entre le salaire et le nombre de migrants au niveau des villes. La plupart des études ont révélé des impacts très faibles, une augmentation de 10% du nombre de migrants n'entraînerait qu'une diminution de 1% du salaire des peu qualifiés. La fameuse expérience naturelle du "Mariel Boatlift" confirme ce résultat. En 1980 près de 125000 cubains débarque à Miami, la force de travail augmente de 7% ce qui donne l'idée à David Card (1990) d'étudier l'emploi et les salaires des peu qualifiés avant et après cette immigration massive. Il montre que cette immigration n'a eu qu'un très faible impact sur le marché du travail. Deux raisons ont été avancées, soit les peu qualifiés américains ont effectivement perdu leur travail, mais ils ont migrés vers d'autre villes américaines ce qui biaise le résultat de l'estimation (Borjas, Freeman, and Katz (1996,1997)). Soit les migrants réalisent des travaux que les américains ne souhaitent plus faire. On parle alors de complémentarité entre le travail des immigrés et des natifs. Considérons ces deux thèses.

Frey (1995, 1996) considère que l'entrée de migrants cause effectivement une fuite des natifs de très grande ampleur. Pour cet auteur si la ségrégation s'est faite pendant des décennies au sein même des villes, elle se fait désormais d'une aire métropolitaine à l'autre, il parle ainsi de balkanisation de l'économie américaine avec des villes multiculturelles et d'autres à l'inverse uniculturelles. Mais la corrélation entre l'entrée de migrants et l'émigration des natifs n'est pas forcément causale. Les grandes villes telles que New-York, Miami et Los Angeles sont certes les villes qui attirent le plus les migrants mais ce sont aussi des villes qui se sont progressivement spécialisées dans des secteurs où la demande en travail non qualifié est plus faible. En d'autres termes la fuite des natifs non-qualifiés pourrait avoir une autre cause que les flux d'immigration. Ainsi en contrôlant la taille des villes, Wright, Ellis et Reibel (1997) ne trouvent pas de liens significatifs entre l'émigration des natifs et l'immigration étrangère.

Borjas (2003) dépasse ces difficultés en étudiant les salaires par qualification pour l'économie dans sa globalité. La simple régression, reportée ci-dessous, qu'il réalise entre salaire et immigration pour différents groupes de qualification pour sur la période 1960-2000 indique clairement que les salaires augmentent davantage pour les groupes d'individus qui subissent le moins la concurrence des migrants (i.e les qualifiés).
 Selon l'auteur, une augmentation de 10% entraînerait une chute des salaires agrégés de 3.4%. Ce chiffre plus élevé que ceux obtenus par les études précédentes est cependant faible en terme absolu. Un autre intérêt des études menées au niveau agrégé est leur caractère dynamique. En effet sur le court terme, tous les facteurs de production sont perdants, mais comme le note Borjas et Katz (2007) sur le long terme, où le capital s'ajuste à l'afflux de main d'oeuvre, l'impact des migrations peut être différencié. Ceux qui emploient les migrants ou encore les qualifiés, dont le travail est complémentaire des peu qualifiés, bénéficient des migrations. Le tableau ci-dessous résume leur résultat.

 

Les salaires des américains qualifiés seraient ainsi améliorés sur le long terme. Ce résultat permet de comprendre pourquoi la classification des qualifications est centrale. En représentant mal la classe des non-qualifiés en y ajoutant des travailleurs qualifiés, une étude empirique peur obtenir un impact positif des migrations. C'est la principale critique qui a été réalisée par Borjas, Grogger et Hanson (2008) à l'encontre d'Ottaviano et Peri (2008) qui obtenaient un impact positif des migrations sur les salaires des peu qualifiés.

Enfin, le principal gain des migrations semble aller aux détenteurs de capitaux. Selon les calculs réalisés par Borjas et Katz (2007), les gains des employeurs s'élèvent à 3% du PIB soit 430 milliards de dollars et les pertes des travailleurs à 2.8% du PIB soit 400 milliards. Pour ces auteurs, le coeur du débat concerne donc l'impact des migrations sur la distribution des revenus.

Le fait que les migrations ne soient pas Pareto-optimales n'a rien de surprenant. Comme le note Borjas (2003) c'est davantage la volonté de certains à vouloir décrire les migrations comme bénéfiques pour tous ou à l'inverse négatives pour tous qui est surprenante.

Notons enfin que les analyses coûts-bénéfices, hélas largement utilisées, ne sont pas indiquées compte-tenu de leur caractère incohérent et injuste (Sen, 1999), il semble donc nécessaire de leur préférer le revenu équivalent, concept qui est pour sa part éthiquement fondé (et transitif). Voir notre post sur le revenu équivalent.


Impact des migrations en Europe

Les méthodologies proposées pour étudier l'impact des migrations sur le marché du travail américain ont été répliquées pour l'Europe. Nous présentons brièvement ces études ici. D'une façon générale, l'effet sur l'emploi, bien que faible est plus important en Europe qu'aux Etats-Unis alors que l'impact sur les salaires est plus important sur le sol américain. Ainsi d'après Longhi et al. (2006) une hausse de 1% des migrations entraîne une baisse de l'emploi de 0.03% en Europe et de 0.01% aux USA et d'après Angrist and Kugler (2003) des résultats inverses sont obtenus concernant l'impact sur les salaires.

L'expérience américaine du "Mariel liftboat" a été réalisée en France suite à l'indépendance de l'Algérie en 1962 et l'arrivée de 900 000 migrants. Hunt (1992) obtient des résultats similaires à ceux obtenus par Card (1990): l'immigration des pieds noirs n'a eu qu'un faible impact sur les salaires français (baisse de 1.3% en 1967) et sur le chômage des métropolitains (hausse de 0.3% en 1967).

Par manque de données au niveau des villes européennes, les études urbaines ont été plus rares en Europe. Par contre, la méthodologie de Borjas (2003) sur données agrégées a davantage été exploitée. Bonin (2005) obtient ainsi un impact 4 fois plus faible sur les salaires en Allemagne. Carrasco et al. (2008) obtiennent des résultats similaires concernant l'Espagne.

L'étude de Jean et Jimenez (2006) est, à notre connaissance, l'analyse comparative la plus aboutie. Les auteurs ne se limitent pas à l'Europe ni aux Etats-Unis mais analysent l'impact des migrations d'un point de vue dynamique pour les pays de l'OCDE. Ils montrent que sur le long terme, les migrations n'ont aucun effet. L'impact négatif est seulement transitoire et dépendant des institutions qui prévalent sur le marché des biens et du travail.

Le résultat montrant le faible impact des migrations remet en cause une partie des savoirs théoriques qui ont été développés par les économistes. C'est l'objet du prochain post (les références du présent post se trouvent à la fin du prochain). Edit du 06/02/14: je me suis ici limité à l'analyse de l'impact des migrations sur les salaires, pour étudier l'impact sur d'autres variables voir ce billet d'Acrithène.

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