17 février 2014

Economie numérique, le bouquin à lire, le blog à suivre

Une fois n'est pas coutume me voilà en situation de vous faire la recension d'un ouvrage dont je connais bien l'un des auteurs, Sylvain Dejean (on a fait notre thèse en même temps) qui a coécrit avec Godefroy Dang Nguyen: "Le Numérique, Economie du partage et des transactions" publié chez Economica.
Ladej (son pseudo Twitter donné par un pote rappeur qui coupait la fin des noms et rajoutait "la" au début), passionné par l'économie numérique, a réalisé une thèse sur les biens culturels, le piratage et l'émergence des communautés virtuelles. Puis, il a décroché un post-doc à Rennes avant d'intégrer l'un des labos de référence en France sur les technologies de l'information et de la communication (ici). Aujourd'hui, il est maître de conférences à La Rochelle et compte bien dynamiser ses cours en bloguant sur l'économie numérique (le blog du bouquin est ici).

Le chapitre 1 définit les termes du débat, le numérique est une économie de l'information et de la connaissance, où les biens produits ont les caractéristiques de biens publics et où les monopoles ont tendance à naître compte tenu des coûts fixes importants. Les auteurs mettent ensuite en avant l'importance de cette économie de la connaissance pour la croissance économique. De mon point de vue ce chapitre n'est pas le plus réussi, c'est un peu le bazar, certains éléments auraient pu faire l'objet de chapitres séparés (typiquement le lien connaissance/croissance), bref, le meilleur est à venir.

Le chapitre 2 traite des réseaux, il est passionnant, mêlant analyse économique et sociologique. Après avoir défini les effets réseaux, les auteurs partent des éléments constitutifs: les liens forts et faibles entre agents (pour reprendre les termes de Putnam (2001) le bridging et le bonding), pour ensuite analyser la structure des réseaux (les hubs, les cliques, trous structuraux, la théorie des graphes etc). Il y a dans ce chapitre des phrases qui donnent envie de se lancer dans la recherche en analyse structurale des réseaux, qui je cite, "a pour objet de comprendre comment les individus établissent leurs réseaux de relation et, ce faisant, créent ou font évoluer des structures sociales qui contraignent à leur tour leur comportement futur".

Le chapitre 3 est essentiel, il traite du système technique d'internet. L'architecture du net y est précisément décrite, son découpage horizontal avec un contrôle par les extrémités permet d'expliquer le caractère inédit d'internet et les effets réseaux qu'il a crée. Le chapitre conclut avec l'apparition des plateformes mises en place par les membres de la GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui ont tendance à verticaliser le net et mettent ainsi à mal le vecteur d'innovation passé (avec un impact non négligeable sur la neutralité du net).

Le chapitre 4 analyse la société numérique. Quelles sont les motivations des contributeurs du net? De purs égoïstes narcissiques, de purs altruistes? Les auteurs illustrent la diversité des agents qui évoluent sur le net, et montrent comment les communautés virtuelles s'organisent pour contraindre les égoïstes qui ont souvent des comportements de passager clandestin délétère pour le bien commun. La sanction est l'arme nécessaire qui permet aux "restituteurs forts" de dompter les comportements opportunistes et de forger l'économie du partage. Les travaux d'une Nobel, E. Ostrom, y sont présentés ainsi que les questions shakespeariennes de l'identité numérique.

Le chapitre 5 étudie l'organisation des marchés sur le net. On passe donc du côté de l'offre, du e-commerce et des chaînes de valeur avant d'aborder la fixation des prix. Les mécanismes d'enchère y sont présentés ainsi que le rôle des plateformes.

Le chapitre 6 découle naturellement du précédent, il porte sur les institutions d'Internet et détaille entre autres, les caractéristiques de l'ICANN et son contrôle des noms de domaines (du moins des TLD, i.e. ".com", ".fr" etc). Puisqu'il est question de gouvernance, la neutralité du net refait surface en fin de chapitre.

Le chapitre 7 est ambitieux: lier l'économie géographique à l'économie numérique. Le mariage est possible mais la chose n'est pas aisée, passer de l'ICANN à Krugman (1991) est un peu rude. Pourtant dans le fond, c'est passer de la description du net à ses conséquences sur les choix de localisation. Je tente l'expérience (attention auto-promo): les bons modèles d'éco géo (Candau, 2011; voir aussi Candau, 2008 pour un survey) montrent que la baisse des coûts aux échanges (la révolution des transports, des TIC etc) entraîne une dispersion des activités. En effet pourquoi s'agglomérer dans des lieux où les prix du foncier sont exorbitants (Paris) si vous pouvez avoir accès à toutes les technologies, à l'information et à la demande à partir de lieux où votre pouvoir d'achat est plus grand (Rennes)? C'est la raison pour laquelle depuis plus de 50 ans la France concentre de moins en moins d'activités au niveau national. C'est aussi la thèse de Combes, Lafourcade, Thisse et Toutain (2011) qui montrent que l'image d’Épinal de Paris et du désert français n'est plus d'actualité. En fait, le pic d'agglomération des activités remonte aux années 30, depuis c'est la dispersion! Mais si les activités sont de moins en moins concentrées à l'échelle des nations (ce phénomène est vrai en Europe et aussi aux USA), elles sont par contre de plus en plus concentrées au niveau des régions. Aujourd'hui on pourrait facilement parler de Toulouse et de son désert régional par exemple. Cette distinction dispersion/agglomération au niveau nation/région est vraiment importante pour comprendre à quelle échelle ont lieux les interactions spatiales.

Se pose alors la question des clusters au sein des métropoles et les auteurs présentent l'emblématique Silicon Valley. Rajoutons un chaînon à la discussion qui aborde les travaux de Saxenian, auteur incontesté et passionnant sur ce sujet. Il me semble qu'un intérêt central de l'oeuvre de Saxenian (1999) est de montrer l'important apport de l'immigration dans la success story de la Valley. Près de 40% des entrepreneurs étaient asiatiques. Leurs atouts étaient d'avoir à la fois un pied en Asie et d'être intégré à la communauté high-tech américaine. Si tant de clusters ont échoué ailleurs dans le monde, c'est justement parce que ce fait n'a pas été suffisamment observé. Voici ce qu'en dit Saxenian:

"The traditional image of the immigrant economy is the isolated Chinatown or “ethnic enclave” with limited ties to the outside economy. Silicon Valley’s new immigrant entrepreneurs, by contrast, are increasingly building professional and social networks that span national boundaries and facilitate flows of capital, skill, and technology. In so doing, they are creating transnational communities that provide the shared information, contacts, and trust that allow local producers to participate in an increasingly global economy".

Le liens entre les réseaux ethniques des migrants et le réseau américain est encore plus clair dans ce passage:

"Many Chinese and Indian immigrants socialize primarily within the ethnic networks, but they routinely work with native engineers and native-run businesses. In fact, there is growing recognition within these communities that although a start-up might be spawned with the support of the ethnic networks, it needs to become part of the mainstream to grow. It appears that the most successful immigrant entrepreneurs in Silicon Valley today are those who have drawn on ethnic resources while simultaneously integrating into mainstream technology and business networks"

Le lieu des clusters n'a intrinsèquement aucune importance, ce qui compte c'est la connexion au reste du monde, aux autres réseaux. Ce qu'il y a de passionnant dans cette histoire, c'est que les mécanismes de coopération et de sanction que Sylvain et Geodefroy mettent en avant dans l'économie numérique étaient au cœur des associations chinoises et indiennes au sein de la Silicon. Voici typiquement les propos d'entrepreneurs interviewés par Saxenian (1999):

“Doing business is about building relationships, it’s people betting on people, so you still want to trust the people you’re dealing with. A lot of trust is developed through friendship and professional networks like school alumni [...] if you don’t fulfill your obligations, you could be an outcast . . . the pressure of, hey, you better not do this because I’m going to see you at the temple or sitting around the same coffee table at the TiE meeting . . . and I know another five guys that you have to work with, so you better not do anything wrong".

Voilà, je complète la discussion sur "Le Numérique" simplement pour ne pas passer pour le béat de service. Cet ouvrage a du nécessiter des mois de travail et des choix difficiles sur les choses à traiter et à approfondir au confluent de diverses disciplines. Bravo aux auteurs, il ne fait aucun doute que ce premier traité d'économie numérique en langue française va devenir une référence.

F. Candau
ps: ci-dessous, en spécial dédicace, une vieille photo de l'auteur (légèrement retouchée... se voyait-il déjà au firmament?) et du critique.
Références (à citer dès que vous parlez d'éco géo ;-))
  • Candau, F., 2011. Is Agglomeration Desirable? Annals of Economics and Statistics, vol 101/102, 203-22. Ici ou ici dès fois que le premier lien soit gated
  • Candau, F., 2008. Entrepreneur's Location Choice and Public Policies, a Survey of the New Economic Geography. Journal of Economic Surveys, 2008, vol 22, 5, 909-952.


4 commentaires:

  1. Anonyme2/17/2014

    trop fort Fabien !! en tout cas merci ça fait vraiment plaisir et puis cette façon d'interagir via les blogs c'est "so web" ;-). Ce livre reste le projet de Godefroy qui m'a fait le plaisir de m'embarquer dans son aventure et je crois que tu as apprécié ce qui m'a aussi séduit dans ce projet. 1 et 2 ce sont les outils, 3 et 4 le partage, 5 et 6 les transactions et 7 une ouverture pour tenter de mettre de l'ordre dans la question de savoir si Internet abolit ou non la distance et donc de revenir à la question de l'arbitrage agglo/dispersion. Notre connaissance incomplète de la lité ne peut que nous faire craindre le regard des meilleurs spécialistes d'éco géo ;-) le pont que tu fais (via Saxenian) avec les mécanismes de coopération du chap 4 est genial !!! Et puis la numérisation avance, imprimantes 3D, Google car, transhumanisme ?, sans parler des questions plus macro dont tu parlais l'autre jour sur ton blog (chômage, productivité...) je crois que tout ça laisse de la place pour s'amuser un peu dans les années à venir. Encore merci pour ton retour.
    ps: la photo est culte !!! tout le monde pense que cette posture a été inventée par Usain Bolt alors que pas du tout on la doit à Al Bundy, idole parmi les idoles http://www.albundy.net/forum/viewtopic.php?f=8&t=4000 les fans apprecieront

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  2. Tant mieux que ça t'ai plu, je suis tjs un peu malaise lorsque je critique/commente en qq heures un travail important. Pour la photo, j'ai un peu hésité, j'avais peur que ce soit mal compris, mais le message de Bolt est connu et sans ambiguité, le "je suis une légende" allait bien avec la thématique du net et des super stars qui y règnent (et des comportements mimétiques viraux).

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  3. Re-bonjour Monsieur Candau,

    Je ré-écris mon message puisque je ne suis pas certain que le tout ait fonctionné correctement.

    Merci pour cette recension. Y a-t-il à votre connaissance des études d'impacts (via modèles macros, modèle d'équilibre général ou encore partiel) qui chiffreraient empiriquement les impacts de l'économie numérique, soit en Europe ou ailleurs?

    Merci à l'avance.

    F. Delorme
    fdelorme@me.com

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  4. Bonjour François, merci pour le commentaire (vous avez eu raison de ré-écrire, je n'ai pas eu le premier message, désolé pour les pbs rencontrés). Je ne connais pas de papier en éq général/partiel sur ce thème (mais ça existe peut-être) par contre il y a des travaux stat et économétrique concernant l'impact des TICs sur la productivité à un niveau macro et micro. Au niveau macro il y a toutes les études de Robert J Gordon qui sont pessimistes, cet auteur compare les innovations du numérique aux précédentes révolutions industrielles et considère qu'elles n'ont qu'un faible impact au niveau macro en comparaison des vagues précédentes. D'autres auteurs comme Brynjolfsson et McAfee considèrent que le numérique (par exemple la numérisation des objets, les imprimantes 3D etc) vont détruire l'emploi à très grande échelle (voir aussi ce papier d'acemoglu:http://economics.mit.edu/files/9453). Je pense que vous connaissez déjà toutes ces études, par contre au niveau micro, il y a des analyses moins générales mais plus précises comme par exemple cette étude de Bloom et al (AER) :"http://eprints.lse.ac.uk/4555/1/Americans_Do_I.T._Better_US_Multinationals_and_the_Productivity_Miracle.pdf" qui montre que les TICs permettent des gains de productivité au niveau de l'organisation des firmes.

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