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14 mars 2016

Currency war d'après Gita Gopinath

Court entretien avec Gita Gopinath sur l'impact des dévaluations. Comme elle le rappelle les effets sont asymétriques, une dépréciation/appréciation du dollar qui est la monnaie de référence a d'important effets pour la compétitivité américaine. A l'inverse, la dépréciation d'un petit pays aura peu d'effet... à écouter (c'est court, 4min!)....

...et à méditer si vous pensez qu'une sortie de l'euro permettrait à n'importe quel pays de gagner une guerre des monnaies.

Voir les travaux de cette auteure pour en savoir plus ici.

03 juillet 2015

Trois débats interdits

Séphane Ménia, le mister Hyde du docteur Jekyll, vient d'écrire un bouquin sur des débats qu'il est temps de sortir de l'ombre: le chômage, la désindustrialisation et la dette. Sortir de l'ombre?! Oui. Même s'il existe de nombreux ouvrages et articles sur ces sujets, rares sont ceux qui sont clairs et précis. Le débat est en quelque sorte interdit par la partialité des analyses. Ici tout est bien documenté, discuté et pédagogiquement présenté.
Le décor est d'abord soigneusement planté, chaque chapitre débute par des faits; plusieurs faits, ici un graphique qui intéressera tous les étudiants.


Puis les dialogues s'installent, toutes les questions que vous vous posez sur ces sujets sont passées en revue: Les jeunes sont ils maltraités en France? et les vieux? Qu'est-ce qui détermine l'emploi? Quel est l'impact du SMIC? Faut-il réduire les charges sociales? Faut-il réduire le temps de travail? Quel est l'impact d'une augmentation de la population active (démographie, immigration)? Faut-il fliquer les chômeurs? et la formation? Faut-il un contrat de travail unique? etc....

Patiemment, pour chaque question, l'auteur explique, cite, renvoie à des travaux de recherche (lien hypertexte à votre service à l'appui). Jamais dogmatique, il cherche à être le plus juste possible sur ce sujet important, sans doute le plus important de l'analyse économique.

Le chapitre suivant est celui qui m'a le plus plu, il analyse la désindustrialisation. Lorsqu'une usine ferme, c'est douloureux et visible, souvent des centaines d'emplois disparaissent, aussi les médias et les politiques, K.O. et légitimement compatissant, ont renoncé à la réflexion de long terme, celle consistant à analyser les emplois crées après et ailleurs. Aussi c'est un grand plaisir de voir Stéphane Ménia relever le gant et lancer ce débat. Pour tous ceux qui pensent, un peu vite, que tous les emplois perdus par les délocalisations seraient strictement regagnés par les relocalisations, extrait:

"Quand une usine se relocalise en France, un matériel neuf est installé et la relocalisation occasionne une automatisation supérieure [...] nécessitant moins de main d'œuvre. En termes d'emplois estimés, ce sont plus de 25000 emplois qui sont perdus du fait des délocalisations, pour seulement un millier qui sont gagnés grâce aux relocalisations. Soit un ratio de 25 pour 1"

Le chapitre sur la dette est une récidive (déjà débattue sur un ton plus léger dans un précédent ouvrage) mais depuis la situation a changé et l'analyse a gagné en maturité. La dette n'est plus un faux problème en France (et encore moins en Europe), elle a entraîné l'austérité des années qui viennent de s'écouler... aussi est-il vital pour notre démocratie de comprendre si les efforts demandés ont été basés sur une pensée erronée, ayant pour point focal une soutenabilité fictive de la dette, une frayeur injustifiée de la faillite de l'Etat, ou si au contraire on peut se féliciter de la perspicacité et du courage de nos politiques, tous bords confondus...

Pour conclure, sur le blog du taulier, à l'entrée, en haut à droite on peut lire "depuis 1999", on a du mal à y croire. Ce gars là, était non seulement sur le fil de l'éco avant même que la toile soit tissée, mais en plus, il n'a jamais cessé de poster du contenu gratuit et aujourd'hui, fidèle à ce principe, il sort un bouquin à 2,99 €. L'esprit du web est là, saluons le, à vous de twitter, bloguer et relayer! L'objectif est noble: rendre accessible au plus grand nombre une analyse économique de qualité.

25 mai 2015

Nash, le mathématicien (par Villani)

John Nash vient de décéder. Vous trouverez dans les journaux tout un tas de résumés plus ou moins bons de ses travaux (souvent moins bons que Wikipédia). Pour aller un peu au delà, je vous conseille ce post de Fine Theorem concernant la contribution de Nash à l'économie. Si par curiosité vous voulez connaître ses contributions en math, il y a cette excellente présentation de Cédric Villani (soit dit en passant, une leçon de pédagogie).

02 avril 2015

Inégale efficacité des ascenseurs sociaux à l'intérieur des Etats-Unis

Excellente présentation de Raj Chetty sur les inégalités spatiales de mobilité sociale au sein des Etats-Unis. La ségrégation, l'éducation, la structure familiale, les inégalités et le capital social sont étudiés, si vous voulez savoir lesquels sont déterminants et quelles sont les politiques préconisées pour réparer l'ascenseur social, regardez la vidéo!

19 mars 2015

Portrait de Jeffrey Frankel

Dans les grands noms des auteurs en économie internationale, qui sont évidemment des anonymes pour le grand public, il y a Jeffrey Frankel. Il vient d'écrire une autobiographie de quelques pages qui devrait intéresser mes geeks de lecteurs. Son parcours est remarquable, tout comme les rencontres qu'il a pu faire. Au bac à sable, il jouait avec Barry Eichengreen, une autre superstar, à la fac il était avec Krugman et Sachs, il a fait sa thèse avec Dornbusch puis il a fait tourner la planche à billet au Portugal, conseillé Reagan et Clinton, a bossé sur les accords de Kyoto (ce qui est rare pour un américain) et ainsi de suite. Concernant ses articles de recherche, cher thésard à la recherche d'une publi top-field passe ton chemin (pas assez techniques), par contre toi, étudiants en master, tu pourrais être intéressé (jettes un œil à ses papiers sur sa page perso). Frankel a passé l'âge de l'ultra-spécialisation, il l'écrit lui-même:

True, as Ph.D. students soon discover, narrow specialization is the only way to complete a dissertation, to get a job teaching in a university economics department, and to get tenure. But I think of those stages as akin to basic training in the Army or to 30-hour shifts in medical residencies.   After one has achieved the prize (tenure), one can work on whatever one wants to work on.

Il a donc écrit sur une variété importante de thèmes, dont les taux de change, la croissance économique, le commerce, l'environnement... Il blogue aussi régulièrement sur différents sujets d'actu ici. Il m'est parfois arrivé d'être critique sur certains de ses articles ici ou , mais j'aime bien son style et d'une façon générale sa vision historique des événements, qui, condensée dans cette longue (mais savoureuse) citation clôture ce bref portrait:

"In the 1980s, it became fashionable to claim that the real exchange rate followed a random walk, because statistical tests were unable to reject that null hypothesis at conventional significance levels.  (Analogous claims were made about all sorts of variables in macroeconomics and finance.) But these tests were typically run on a few decades of data. I argued that one would not expect such limited data sets to offer enough power to reject the random walk even if mean reversion were the right answer.  Economists had forgotten the lesson from introductory econometrics: “failure to reject the null hypothesis does not entitle you to assert that the null hypothesis is necessarily true.”   

More provocatively (in “Zen and the Art of Modern Macroeconometrics”), I alleged that economists had subtly redefined the rules for a specific reason:   it was too hard in macroeconomics to find statistically significant relationships.  It is much easier to fail to find significant relationships.  It hardly takes any work at all.  But the affirmation “my research supports the hypothesis that the exchange rate follows a random walk” sounds much more respectable and publishable than “I have been studying exchange rates statistically for a year and have absolutely nothing to say about what makes them move.”

 If one is in pursuit of the right answer, one needs to cast the net wider, to encompass a century-long time series, or a panel of countries. On a priori grounds, that is how much data it should take, before the test will have the requisite power. Sure enough, when one did that, one could reject a random walk in the real exchange rate, and find mean reversion. 

Many have taken to using the “black swan problem” to mean a highly unlikely event, as the sub-prime mortgage crisis of 2007-08 is interpreted to have been.  The way I would prefer to define it is when an event is considered virtually impossible by those whose frame of reference is limited in time span and geographical area, but that is well within the probability distribution for those whose data set includes other countries and other centuries (or those who make appropriate use of a priori theory, as with those irrational numbers).  Analysts don’t cast the net widely enough.    They can’t imagine that terrorists might inflict mass casualties by bringing down a buildings (New York, 2001) or that housing prices might fall in dollar terms (US, 2007) or that an advanced economy might suffer a loss of confidence in its debt (Greece, 2010). “I haven’t observed such a thing in the past, so it won’t happen in the future.”   

These things had happened before, but mostly in times and places far away.  

What do “black swans” have to do with it?  An Englishman in the 19th century who encountered a black swan for the first time might have considered it a “7-standard deviation event,” even though one could have learned of their existence from ornithology books (Black swans had been discovered in Australia in 1697)."
 

23 février 2015

Sauver les médias


Je viens de lire l'ouvrage de Julia Cagé sur "sauver les médias". Julia Cagé est une économiste iconoclaste, elle a par exemple écrit des articles contre la libéralisation commerciale dans les pays en développement et contre la concurrence dans les médias (voir sa page pour plus de détails). Dans cet ouvrage elle poursuit cette dernière thèse et montre que la concurrence a eu pour effet de diminuer la quantité (nombre de pages, de mots, d'articles) et sans doute la qualité du journalisme. Elle a d'ailleurs un petit passage en forme de pique pour tout ceux qui défendent à tout crin la concurrence: "combien, en effet, sont ceux (majoritairement des économistes) qui, face à la baisse du nombre de journalistes, haussent les épaules et considèrent que cette baisse reflète une augmentation des gains de productivité? En d'autres termes: "c'est une très bonne nouvelle, chaque journaliste pris individuellement se débrouillera pour produire davantage d'articles en un laps de temps plus réduit. Les journaux peuvent diminuer leurs coûts et augmenter leur rentabilité en réduisant les effectifs"".

Mais qu'ils sont méchants ces gens (majoritairement des économistes)...Il n'empêche, je me suis senti concerné, pas vraiment par le passage "gains de productivité" mais pour avoir beaucoup hausser les épaules. Pourquoi sauver les médias? Parce qu'ils sont en crise? Parce que la qualité de l'info diminue? Mouais... Obsession du déclin et de la catastrophe... encore et toujours. Zola, sans Twitter et les chaînes d'info en continu, flippait déjà: "Le flot déchainé de l'information à outrance a transformé le journalisme, tué les grands articles de discussion, tué la critique littéraire, donné chaque jour plus de place aux dépêches, aux nouvelles grandes et petites, aux procès-verbaux de reporters et des interviewers".  

Pourquoi donc faut-il sauver les média? Parce qu'ils fournissent l'info? L'auteure nous le dit avec autorité "Rappelons donc une évidence: sans journalistes, il n'y a pas d'information". Je rehausse les épaules, avec certains journalistes, il y a des infos qui n'en sont pas. Oui, mais alors attention, Julia Cagé nous parle des "vrais" journalistes. Mais qui sont-ils? Quel pourcentage? Comment ce pourcentage évolue t-il? Aussi lorsqu'elle écrit "Qu'est-ce qui distingue un journaliste - un vrai - d'un blogueur du dimanche?" j'aurais tendance à répondre, qu'en l'absence de toute quantification et définition du "vrai" journaliste (et du "blogueur du dimanche"), il n'y a pas de grande différence. Bref, je reste persuadé que ce livre aurait gagné à définir et analyser davantage les "vrais" journalistes, ceux qui nous font un peu rêver, car sans ces journalistes du haut de la distribution, on a pas vraiment envie de sauver les médias.

De plus, tant qu'on y est, pourquoi ne pas parler du bas de la distribution, car au delà du danger lié à une accaparation de l'info par de riches millionnaires, il y a un autre danger, tout aussi important pour la démocratie: les gens s'informent de plus en plus sur des médias "alternatifs" qui désinforment totalement, mentent outrancièrement, attisent la haine etc... Vous pouvez bien penser que les deux choses sont reliées, peut-être, en partie, mais je pense qu'une étude spécifique de ces médias (et une réflexion sur comment les discréditer) est aussi importante pour savoir comment sauver "les" médias et préserver une démocratie éclairée. Les intellectuels fr ont trop tendance à mépriser la fachosphère du net, mais ce n'est pas en l'ignorant qu'elle n'existe plus, pour sauver les médias il aussi faut s'attaquer à cet autre mal.
On trouve la réponse au "pourquoi" sauver les médias dans les chapitres 2 et 3, il faut sauver les médias parce qu'ils sont essentiels à la démocratie. C'est assez convaincant, il y a une multitude d'exemples, le Tea Party qui a la main sur Fox, des journaux locaux qui disparaissent aux USA et qui laissent une corruption locale non couverte... et l'on repense à toutes ces affaires qui sont sorties en France grâce aux médias.

En bref, on finit par adhérer. Le livre est bien documenté, il y a une multitude de stats qui intéresseront tous ceux qui veulent en savoir plus sur ce secteur. Pour mes étudiants en microéconomie, c'est un ouvrage qui permettra d'illustrer plusieurs concepts (sans aucune équation!). L'information contenue dans les journaux était par le passé privée, elle est devenue un bien public avec l’avènement d'internet. Un bien public est un bien qui a perdu ses caractéristiques d'exclusivité et de rivalité. Il ne peut plus être rentable. Julia Cagé nous décrit plusieurs expériences dans divers pays visant à rendre les journaux plus profitables. Le chapitre 3, dernier chapitre de ce petit ouvrage, est celui qui m'a le plus plu. L'auteure illustre comment le mode de gestion influence la fourniture d'information et c'est passionnant. Elle présente notamment les méfaits des introductions en bourse, comme celle du Chicago Tribune qui a vu sa valorisation augmenter mais moins vite que son chiffre d'affaire, entraînant inévitablement une pression sur les coûts et une réduction des dépenses (=moins de journalistes). De plus, pour être rentable une stratégie de niche visant à cibler les lecteurs les plus aisés s'est faite au détriment d'un accès pour tous à l'information avec une hausse des tarifs des abonnements. Pire, certains sujets d'actu, étant considérés comme de faible intérêt pour cette classe aisée, ne sont plus traités.  Après avoir résumé d'autres modes de financement et de contrôle, Julia Cagé en vient à sa proposition d'un nouveau statut. Elle propose un mode de gestion à but non lucratif où les apports en capitaux seront pérennisés et où les droits de vote des gros actionnaires seront minorés par rapport à des petits actionnaires tels que les journalistes et les lecteurs ayant fait du crowdfunding. Excellente idée!

Fabien Candau
Référence: la citation de Zola provient de l'ouvrage de July "Dictionnaire amoureux du journalisme" qui adopte une intéressante perspective historique et personnelle du journalisme.

17 février 2014

Economie numérique, le bouquin à lire, le blog à suivre

Une fois n'est pas coutume me voilà en situation de vous faire la recension d'un ouvrage dont je connais bien l'un des auteurs, Sylvain Dejean (on a fait notre thèse en même temps) qui a coécrit avec Godefroy Dang Nguyen: "Le Numérique, Economie du partage et des transactions" publié chez Economica.
Ladej (son pseudo Twitter donné par un pote rappeur qui coupait la fin des noms et rajoutait "la" au début), passionné par l'économie numérique, a réalisé une thèse sur les biens culturels, le piratage et l'émergence des communautés virtuelles. Puis, il a décroché un post-doc à Rennes avant d'intégrer l'un des labos de référence en France sur les technologies de l'information et de la communication (ici). Aujourd'hui, il est maître de conférences à La Rochelle et compte bien dynamiser ses cours en bloguant sur l'économie numérique (le blog du bouquin est ici).

Le chapitre 1 définit les termes du débat, le numérique est une économie de l'information et de la connaissance, où les biens produits ont les caractéristiques de biens publics et où les monopoles ont tendance à naître compte tenu des coûts fixes importants. Les auteurs mettent ensuite en avant l'importance de cette économie de la connaissance pour la croissance économique. De mon point de vue ce chapitre n'est pas le plus réussi, c'est un peu le bazar, certains éléments auraient pu faire l'objet de chapitres séparés (typiquement le lien connaissance/croissance), bref, le meilleur est à venir.

Le chapitre 2 traite des réseaux, il est passionnant, mêlant analyse économique et sociologique. Après avoir défini les effets réseaux, les auteurs partent des éléments constitutifs: les liens forts et faibles entre agents (pour reprendre les termes de Putnam (2001) le bridging et le bonding), pour ensuite analyser la structure des réseaux (les hubs, les cliques, trous structuraux, la théorie des graphes etc). Il y a dans ce chapitre des phrases qui donnent envie de se lancer dans la recherche en analyse structurale des réseaux, qui je cite, "a pour objet de comprendre comment les individus établissent leurs réseaux de relation et, ce faisant, créent ou font évoluer des structures sociales qui contraignent à leur tour leur comportement futur".

Le chapitre 3 est essentiel, il traite du système technique d'internet. L'architecture du net y est précisément décrite, son découpage horizontal avec un contrôle par les extrémités permet d'expliquer le caractère inédit d'internet et les effets réseaux qu'il a crée. Le chapitre conclut avec l'apparition des plateformes mises en place par les membres de la GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui ont tendance à verticaliser le net et mettent ainsi à mal le vecteur d'innovation passé (avec un impact non négligeable sur la neutralité du net).

Le chapitre 4 analyse la société numérique. Quelles sont les motivations des contributeurs du net? De purs égoïstes narcissiques, de purs altruistes? Les auteurs illustrent la diversité des agents qui évoluent sur le net, et montrent comment les communautés virtuelles s'organisent pour contraindre les égoïstes qui ont souvent des comportements de passager clandestin délétère pour le bien commun. La sanction est l'arme nécessaire qui permet aux "restituteurs forts" de dompter les comportements opportunistes et de forger l'économie du partage. Les travaux d'une Nobel, E. Ostrom, y sont présentés ainsi que les questions shakespeariennes de l'identité numérique.

Le chapitre 5 étudie l'organisation des marchés sur le net. On passe donc du côté de l'offre, du e-commerce et des chaînes de valeur avant d'aborder la fixation des prix. Les mécanismes d'enchère y sont présentés ainsi que le rôle des plateformes.

Le chapitre 6 découle naturellement du précédent, il porte sur les institutions d'Internet et détaille entre autres, les caractéristiques de l'ICANN et son contrôle des noms de domaines (du moins des TLD, i.e. ".com", ".fr" etc). Puisqu'il est question de gouvernance, la neutralité du net refait surface en fin de chapitre.

Le chapitre 7 est ambitieux: lier l'économie géographique à l'économie numérique. Le mariage est possible mais la chose n'est pas aisée, passer de l'ICANN à Krugman (1991) est un peu rude. Pourtant dans le fond, c'est passer de la description du net à ses conséquences sur les choix de localisation. Je tente l'expérience (attention auto-promo): les bons modèles d'éco géo (Candau, 2011; voir aussi Candau, 2008 pour un survey) montrent que la baisse des coûts aux échanges (la révolution des transports, des TIC etc) entraîne une dispersion des activités. En effet pourquoi s'agglomérer dans des lieux où les prix du foncier sont exorbitants (Paris) si vous pouvez avoir accès à toutes les technologies, à l'information et à la demande à partir de lieux où votre pouvoir d'achat est plus grand (Rennes)? C'est la raison pour laquelle depuis plus de 50 ans la France concentre de moins en moins d'activités au niveau national. C'est aussi la thèse de Combes, Lafourcade, Thisse et Toutain (2011) qui montrent que l'image d’Épinal de Paris et du désert français n'est plus d'actualité. En fait, le pic d'agglomération des activités remonte aux années 30, depuis c'est la dispersion! Mais si les activités sont de moins en moins concentrées à l'échelle des nations (ce phénomène est vrai en Europe et aussi aux USA), elles sont par contre de plus en plus concentrées au niveau des régions. Aujourd'hui on pourrait facilement parler de Toulouse et de son désert régional par exemple. Cette distinction dispersion/agglomération au niveau nation/région est vraiment importante pour comprendre à quelle échelle ont lieux les interactions spatiales.

Se pose alors la question des clusters au sein des métropoles et les auteurs présentent l'emblématique Silicon Valley. Rajoutons un chaînon à la discussion qui aborde les travaux de Saxenian, auteur incontesté et passionnant sur ce sujet. Il me semble qu'un intérêt central de l'oeuvre de Saxenian (1999) est de montrer l'important apport de l'immigration dans la success story de la Valley. Près de 40% des entrepreneurs étaient asiatiques. Leurs atouts étaient d'avoir à la fois un pied en Asie et d'être intégré à la communauté high-tech américaine. Si tant de clusters ont échoué ailleurs dans le monde, c'est justement parce que ce fait n'a pas été suffisamment observé. Voici ce qu'en dit Saxenian:

"The traditional image of the immigrant economy is the isolated Chinatown or “ethnic enclave” with limited ties to the outside economy. Silicon Valley’s new immigrant entrepreneurs, by contrast, are increasingly building professional and social networks that span national boundaries and facilitate flows of capital, skill, and technology. In so doing, they are creating transnational communities that provide the shared information, contacts, and trust that allow local producers to participate in an increasingly global economy".

Le liens entre les réseaux ethniques des migrants et le réseau américain est encore plus clair dans ce passage:

"Many Chinese and Indian immigrants socialize primarily within the ethnic networks, but they routinely work with native engineers and native-run businesses. In fact, there is growing recognition within these communities that although a start-up might be spawned with the support of the ethnic networks, it needs to become part of the mainstream to grow. It appears that the most successful immigrant entrepreneurs in Silicon Valley today are those who have drawn on ethnic resources while simultaneously integrating into mainstream technology and business networks"

Le lieu des clusters n'a intrinsèquement aucune importance, ce qui compte c'est la connexion au reste du monde, aux autres réseaux. Ce qu'il y a de passionnant dans cette histoire, c'est que les mécanismes de coopération et de sanction que Sylvain et Geodefroy mettent en avant dans l'économie numérique étaient au cœur des associations chinoises et indiennes au sein de la Silicon. Voici typiquement les propos d'entrepreneurs interviewés par Saxenian (1999):

“Doing business is about building relationships, it’s people betting on people, so you still want to trust the people you’re dealing with. A lot of trust is developed through friendship and professional networks like school alumni [...] if you don’t fulfill your obligations, you could be an outcast . . . the pressure of, hey, you better not do this because I’m going to see you at the temple or sitting around the same coffee table at the TiE meeting . . . and I know another five guys that you have to work with, so you better not do anything wrong".

Voilà, je complète la discussion sur "Le Numérique" simplement pour ne pas passer pour le béat de service. Cet ouvrage a du nécessiter des mois de travail et des choix difficiles sur les choses à traiter et à approfondir au confluent de diverses disciplines. Bravo aux auteurs, il ne fait aucun doute que ce premier traité d'économie numérique en langue française va devenir une référence.

F. Candau
ps: ci-dessous, en spécial dédicace, une vieille photo de l'auteur (légèrement retouchée... se voyait-il déjà au firmament?) et du critique.
Références (à citer dès que vous parlez d'éco géo ;-))
  • Candau, F., 2011. Is Agglomeration Desirable? Annals of Economics and Statistics, vol 101/102, 203-22. Ici ou ici dès fois que le premier lien soit gated
  • Candau, F., 2008. Entrepreneur's Location Choice and Public Policies, a Survey of the New Economic Geography. Journal of Economic Surveys, 2008, vol 22, 5, 909-952.

14 janvier 2014

La coupe de ch'veux qui défie la gravité

La semaine dernière s'est clôturée le congrès de l'asso d'éco américaine, une gigantesque conf où les jeunes docteurs cherchent un job en présentant leur papier et en réalisant une multitude d'entretiens d'embauche. Comme les américains ont un sens du show qui me laissera toujours pantois, ils ont fait une session "humour" où Noah Smith a fait une présentation en image sur le mode "comment les gens se voient et comment le monde les perçoit" qu'il a intitulé econo-troll. La diapo sur les "top job candidate" ci-dessous avec une photo de Luke Skywalker versus Justin Bieber m'a fait marrer et le commentaire "nice hair" m'a tout de suite fait penser à quelqu'un.

Ça ne vous rappelle personne? Non, sérieux si vous bossez sur de l'éco inter je suis sûr que vous pensez à quelqu'un... Allez voici la photo parce qu'il le vaut bien (et le veux bien aussi) avec sa coupe anti-gravité à la Einstein.

Bon alors ça me semble à peine imaginable (et à lui encore plus) mais il est possible que certains de mes lecteurs ne sachent pas qui est Thomas Chaney. Sa popularité a débuté avec un excellent papier sur les équations de gravité. Les équations de gravité, c'est cette relation initialement sans fondement théorique que l'on a emprunté à la physique (oh les affreux économistes!). Depuis Newton on sait que la force de gravité entre deux objets dépend positivement de leurs masses et négativement de la distance qui les sépare. Transposé au commerce inter, on observe que les échanges entre deux nations sont effectivement massivement expliquées par le PIB des nations rapportée à la distance géographique entre les pays. Depuis Anderson (1979) de nombreux fondements micro ont été trouvés, on peut même dire que quelque soit le mode de concurrence considérée (concurrence parfaite, oligopolistique, monopolistique) on retombe toujours sur une équation de gravité. Certains débats tournent depuis sur les différences, au sens mathématique oserais-je avancer (i.e. dérivée), puisqu'il s'agit souvent de savoir comment la variation des échanges suite à une variation de la distance ou des PIB est différente d'un modèle à l'autre (fondamentalement l'intérêt est de savoir quel est le modèle qui décrit le mieux la réalité pour pouvoir ensuite faire des prédictions). C'est justement la question que se pose Chaney en focalisant sur les coûts de transport. Je vous passe les détails (partiellement traités dans plusieurs posts dont un ici qui date de 4 ans et dans ce draft qui nous sert de base pour un cours sur les équations de gravité) mais en gros le papier de Chaney (et avant lui celui de Melitz) pourquoi le commerce chute si fortement avec la distance, cela est du à l’hétérogénéité des firmes (seules les plus productives exportent sur des marchés éloignés) et aux coûts d'entrée qu'elles rencontrent sur les marchés extérieurs. La marge extensive (combien de firmes exportent) est mise en valeur alors que les modèles traditionnels (à la Krugman, 1980) n'expliquent que la marge intensive (volume exporté par des firmes identiques).

Deux nouveaux papiers élèvent le Justin Bieber au rang de Jedi.

Le premier intègre les réseaux dans un nouveau modèle d'éco inter. Les firmes recherchent leurs consommateurs en fonction du lieu où elles sont localisés et ensuite se basent sur ce réseau pour élargir leur marché. Le deuxième est encore plus élégant, en utilisant une distribution des firmes qui suit une loi de Zipf, il explique pourquoi l'élasticité du commerce par rapport à la distance est égale à un. Du grand art, à lire et à étudier.

F. Candau
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 Chaney Thomas (2008) Distorted gravity: The Intensive and Extensive Margins of International Trade, American Economic Review, 98(4): 1707-1721
Chaney Thomas. The Network Structure of International Trade. NBER
Chaney Thomas. The Gravity Equation in International Trade: An Explanation. NBER
voir aussi mais sur un thème différent:
"The Collateral Channel: How Real Estate Shocks Affect Corporate Investment", American Economic Review, 2012, Lead.

09 janvier 2014

Le prix de l'immobilier est trop élevé!

Mais qui est Matthew Yglesias? J'ai longtemps pensé que c'était un blogueur américain comme tant d'autres, assez provocateur avec des posts trop légers et un bouquin intitulé "The Rent is too Damn High" qui me paraissait un peu trop aguicheur. J'ai commencé à me rendre compte de mon erreur sur les qualités d'Yglesias récemment, pour être précis le 30 décembre, où en pleine affaire Anelka, il twette "I don’t understand this controversy", puis "Now that I’ve read the Dieudonné M'bala M'bala wikipedia entry, I think I get it" et enfin en français "La référence au salut hitlérien est évidemment volontaire" suivi d'un lien vers cet article tout à fait à propos sur la quenelle. Cet effort de compréhension sur un épiphénomène de notre société française m'a donné envie d'en savoir plus sur Yglesias. J'ai donc acheté son bouquin et je vous propose un petit résumé parce que c'est une bonne lecture, bien écrit et facile à lire pour ceux qui cherchent des bouquins d'éco en anglais non technique.

L'ouvrage traite des prix du logement, qui sont effectivement très importants dans de nombreuses grandes villes américaines. Ces prix élevés sont en partie due à l'attractivité et à la croissance de certaine villes américaines. Si ces prix ne posent guère de problèmes aux riches, elles handicapent la vie d'une grande partie des habitants. Comme le souligne Yglesias, le contrôle des loyers n'est pas toujours une solution (ce contrôle peut être défavorable pour les plus pauvres, voir  ici... oui, argument quelques peu réactionnaire comme dirait Hirschman). Pour l'auteur ce contrôle est une incitation pour les propriétaires à ne pas investir dans les logements, ce qui s'avère être très problématique sur le long terme puisque sans investissement la qualité des lieux de vie se dégrade.

L'auteur énonce ensuite les trois choses qui comptent pour expliquer les fondamentaux du foncier sont: 1) la localisation 2) la localisation 3) la localisation. Si cette formule est quelque peu usée à force d'être employée, Yglesias l'utilise mieux que la plupart des journalistes dans la mesure où il explique que les effets de localisation peuvent avoir plusieurs origines. Certaines localisations vont être valorisées parce qu'elles offrent des aménités (théâtre, espace verts, plage) ou un meilleur accès au marché (métro), une ville peut aussi être attractive parce qu'elle offre un bon appariement entre la main d'oeuvre et les besoins des firmes. La part de rêve lié à certaine ville, les transforme en aimants. L'auteur donne le très bon/standard exemple de L.A. et l'on pense à tous ces films américains où une hypothétique actrice accepte un job de serveuse en attendant de décrocher un rôle dans un film qui lancera sa carrière. On peut aussi penser à tous ces provinciaux français, incarnés par les héros Balzaciens, qui sont parti à Paris durant la seconde moitié du 19ème.

Dans le chapitre, "the price of sprawl", Yglesias aborde l'un des concepts, peut-être trivial mais fondamental qui est nommé en économie urbaine 'l'équilibre spatial' et qui énonce (je simplifie) que tout se paye et s'égalise. Si vous êtes au centre, vous allez pouvoir profiter des externalités de la ville, mais le coût du logement sera important, vous serez contraint de vivre dans un espace relativement plus petit. A l'inverse si vous êtes dans la banlieue résidentielle, le prix du logement sera moins cher, vous aurez votre espace vert et une chambre pour chaque enfant mais vous subirez des coûts de navette pour aller bosser et/ou profiter des biens culturels urbains. Yglesias rapporte des études qui montrent que les coûts de navette ont des impacts sur la santé (stress, obésité, mal de dos etc).

Si vous avez compris l'équilibre spatial, vous comprendrez que les transports vont avoir un rôle essentiel pour expliquer le prix du foncier. En effet, les transports de par leur impact sur plusieurs variables (ne serait-ce que les coûts de navette) vont jouer sur les choix de localisation (déstabiliser l'équilibre) et affecter la demande (et parfois aussi l'offre) du marché immobilier. Yglesias rappelle ainsi que les villes qui se sont massivement développées au moment de l’avènement de l'automobile ont un prix du foncier très homogène alors que les villes anciennes ayant un centre historique riche et plus difficile d'accès ont une rente foncière décroissante avec la distance au centre. Ci-dessous deux graphiques issus de Glaeser (2008) qui confirment ces assertions pour Boston et Chicago (en abscisse la distance au centre, en ordonnée la rente foncière).


L'auteur s’inquiète ensuite que la hausse des prix entraîne une fuite des agents économiques des villes les plus productives: "people are moving to cheap houses rather than high incomes". Cette proposition est essentielle, s'il existe dans une ville une alchimie qui permet plus de croissance, le fait que les gens ne puissent pas s'y localiser pour la simple raison que les propriétaires fonciers monopolise la rente de localisation, est problématique non seulement pour les individus mais aussi pour la société dans son ensemble. Pour l'auteur il ne fait aucun doute qu'il faut davantage construire dans ces zones productives. Quelques questions cependant: les prix immobiliers n'ont-ils pas un impact sur la sélection et la motivation des agents, in fine n'affectent-ils pas positivement la productivité des métropoles? Qui sont donc ces travailleurs qui fuient New-York pour des Etats plus ensoleillés (Texas) où le prix du foncier est plus faible en raison d'une offre soutenue? En fait, d'après une récente étude de Ganong et Shoag (2012) les hautement qualifiés continuent de s'agglomérer dans les zones productives et ce sont les faiblement qualifiés qui déménagent vers des zones moins chères. Donc l'assertion "people are moving to cheap houses" doit être précisée, voici un extrait de Ganong et Shoag (2012):

Low-skilled workers are especially sensitive to changes in housing prices. We show that in recent years (1) the real returns to migration to productive places have fallen dramatically for low-skilled workers but have remained high for high-skilled workers, (2) high-skilled workers continue to move to areas with high nominal income, and (3) low-skilled workers are now moving to areas with low nominal income but high real income net of housing costs.

Enfin en ce qui concerne la question de la sélection, je vous renvoie à l'excellente étude de Combes, Duranton, Gobillon, Puga et Roux (2012) qui montre que ce n'est pas la concurrence plus forte au sein des grandes villes qui explique les différences de productivité mais plutôt les économies d'agglomération (le fameux triptyque "matching, learning, sharing").

Vous l'aurez compris, je regrette qu'il n'y ait pas davantage de références académiques, ceci dit, à l'heure où nos gouvernants s'intéressent enfin à la métropolisation (Grand Paris, métrople de Lyon, Marseille) ces thèmes me semblent porteurs et la problématique d'Yglesias, (comment rendre nos villes plus efficaces et plus équitable), devrait être au cœur des questions de gouvernance.

F. Candau

Références (lectures fortement conseillées pour ceux qui veulent aller au delà)
  • Combes P-P., G. Duranton, L. Gobillon, D. Puga and S. Roux, 2012. The productivity advantages of large cities: Distinguishing agglomeration from rm selection. Econometrica 80 (6): 2543{2594
  • Ganong P, Shoag, D. 2012. Why Has Regional Convergence in the U.S. Stopped? Harvard miméo.
  • Glaeser, 2005. Reinventing Boston: 1630–2003, Journal of Economic Geography, Oxford Univ Press
  • Glaeser, 2008. Cities, Agglomeration and Spatial Equilibrium. The Lindahl Lectures.
  • Moretti E, 2013. The new greography of jobs.
  • Piketty T, 2013. Le capital au XXI siècle, Seuil.

21 juillet 2011

Gianmarco Ottaviano

Voici une vidéo courte de Gianmarco Ottaviano sur le lien entre délocalisation et migration. GIP Ottaviano a écrit d'important papiers en économie géographique (en collaboration entre autre avec Jacques Thisse voir par exemple the Political Economics of Factor Mobility ou la reformulation de Krugman (1991)) et en économie internationale (entre autre avec Marc Melitz, voir Market Size, Trade and Productivity ).

Concernant le thème des migrations, il s'est fait connaître pour avoir remis en cause (avec Giovanni Peri) la thèse de George Borjas en obtenant un impact positif des migrations sur le marché du travail américain (voir aussi la réponse de Borjas, Grogger et Hanson à leur papier).

29 juin 2011

La leçon de Jonathan Eaton

Pour ceux qui s'intéressent aux recherches sur le rôle de la géographie et des technologies sur le commerce voici trois conférences de Jonathan Eaton. Editeur du Journal of International Economics, Eaton a publié de nombreux articles dans des revues telles que l'American Economic Review, le Quarterly etc...Bref, c'est une référence, ces vidéos sont donc à écouter avec attention si vous êtes en M2 d'économie internationale.

Videos (la première conférence n'est pas la meilleure, si vous êtes pressé et que vous avez déjà quelques connaissances sur les équations de gravité commencez par la seconde)